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Parlez moi de la pluie

Publié le 28/09/2008 à 12:00 par houseofgeeks
Parlez moi de la pluie
On a un peu tendance à l’oublier mais avant d’être de farouches revendicateurs et militants lors des cérémonies des césar (avant, après, on sait pas trop), Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri sont des artistes. Qui s’expriment autant au théâtre qu’au cinéma. Les voilà de retour après leur dernière collaboration, Comme une image, avec Parlez moi de la pluie au sujet prometteur. Agathe Villanova, féministe nouvellement engagée en politique, revient pour dix jours dans la maison de son enfance, dans le sud de la France, aider sa soeur Florence à ranger les affaires de leur mère, décédée il y a un an. Agathe n'aime pas cette région, elle en est partie dès qu'elle a pu. Mais les impératifs de la parité l'ont parachutée ici à l'occasion des prochaines échéances électorales.
Karim, et son ami Michel Ronsard entreprennent de tourner un documentaire sur Agathe Villanova, dans le cadre d'une collection sur "les femmes qui ont réussi".
Seulement voilà, alors que l’on attendait un film qui parviendrait à synthétiser leur vision artistique et politique, on se retrouve avec une œuvre qui ne fait que l’effleurer. Si nous sommes loin du compte, il n’en demeure pas moins que dans ses ambition revues à la baisse, le film du couple à la vie comme à l’écran est une réussite.

Comme chaque film scénarisé et/ou réalisé par le couple Jaoui/Bacri, Parlez moi de la pluie est extrêmement bien écrit, les dialogues merveilleusement interprétés et les acteurs au diapason les uns des autres. Même si le film s’attache plus particulièrement au parcours de trois personnages principaux Jaoui/Bacri/Jamel, tous ont leur importance et contribuent à l’ambiance mélancolique du film.
Comme toujours Jaoui s’attache au caractère intimiste de son histoire ce qui se traduit comme d’habitude par des cadres resserrés (étriqués ?) sur les personnages. Les rares échappées à l’air libre (la montée sur les hauteurs de l’arrière pays) se soldant par des échecs (panne de batterie, moutons parasitant la prise de son). Des personnages avant tout attachés et soumis aux contingences professionnelles et techniques (un documentaire sur Agathe Villanova, femme politique) et qui en oublient d’apprécier le reste.
Les quelques moments hors les murs ne peuvent cependant nous faire oublier que nous sommes en présence de théâtre filmé. Une succession de saynètes et de petits plans séquences soulignant le manque d’ampleur qui semble être le seul horizon formel d’Agnès Jaoui et de beaucoup trop d’œuvres françaises. Et ce n’est pas le genre du film choral qui le requiert. Il n’a qu’ à voir la virtuosité de la mise en scène de Paul T. Anderson avec Magnolia pour s’en convaincre. Cela peut paraître comme du pinaillage – le film fonctionnant très bien ainsi – mais c’est avant tout le symptôme d’un cinéma français incapable de transcender son sujet par sa seule mise en scène.

Malgré tout, le plaisir reste entier dans cette comédie loin d’être légère, Jaoui prenant le risque de n’offrir aucune résolution définitive à ses personnages, comme dans la vie en général. Elle ose même laisser en plan le personnage de Florence, sœur de la politicienne, dont le refus de reprendre sa vie en main s’avère rédhibitoire. Incapable de quitter son mari, elle perdra son amant, qu’elle dit aimer pourtant, et finira sous la pluie dans les bras de la gouvernante d’origine algérienne, Mimouna. Une presque dernière image particulièrement forte puisqu’en retournant près de son mari, c’est Florence qui apparaît la plus soumise quand, dans le même temps, Mimouna aura eu le courage de demander le divorce.
Cependant, le personnage de Mimouna sera pour le moins délaissé, du moins à peine exploité. Un traitement qui marque les limites du cinéma du duo Jaoui/Bacri. De fait, Jaoui oublie quelque peu cette immigrante algérienne débarquée au moment de l’indépendance à l’âge de14 ans dans les bagages de la bourgeoise famille Villanova et depuis lors à son service. La réalisatrice jouant de l’omission pour illustrer une intégration de façade. Si elle est bien traitée par les deux sœurs, il n’en demeure pas moins qu’elle vit recluse dans une bicoque mitoyenne, parmi eux mais à l’écart. Mais on ne fera que le deviner, puisque aucune image ne nous montrera cette localisation spatiale. A l’instar de son personnage, son histoire demeurera à l’arrière plan, ne servant qu’à donner une contenance, une certaine épaisseur aux autres protagonistes gravitant autour d’elle.
Mais ce qui aurait pu passer ailleurs devient ici problématique puisque n’oublions pas que le personnage central est Agathe Villanova, une militante féministe désormais politicienne. Une dimension politique bien trop vite évacuée que ce soit dans le récit, les dialogues ou les images. Une séquence est d’ailleurs emblématique de ce renoncement, de cette tentative avortée de lier la fonction à l’action. Elle intervient lors du visionnage par Michel et Agathe du premier montage des rushes par Karim. En fait, Michel tombe par hasard (il a perdu une fois de plus ses lunettes) sur un montage parallèle de son ami où des images de vidéo super 8 sont montées en parallèle avec des images tournées par les deux équipiers et montrant Agathe toujours aussi directive et dominatrice. Le montage devient même hilarant puisque parasité par des images d’une obscure série B où une femme en cuir fait claquer son fouet. Mais le montage ne se résume pas seulement à révéler la nature profonde de Agathe, il acquiert une dimension revendicatrice lorsqu’à ces images succèdent celles de sa mère, au début de son arrivée en France et maintenant, toujours au service de la famille à des générations d’écart, montage parallèle parasité lui par des images d’archives de la vie en Algérie pendant la guerre. Une séquence coup de poing qui malheureusement au lieu de refonder le récit sera à peine évoqué plus tard au détour d’un échange entre Karim et Agathe. Pire, il ne sera fait référence qu’aux images ayant trait à Agathe.

S’il ne parle pas de politique, alors quel est le véritable sujet du film ? Parlez moi de la pluie, est un film égocentré sur les souffrances, les fêlures psychiques de ses 3 personnages principaux. Agathe/Michel/Karim bénéficiant chacun à leur tour d’une séquence les voyant s’éloigner seul du lieu d’action, montrant la place centrale qu’ils occuperont dans le récit en même temps que leur isolement. Pratiquement la seule idée de mise en scène de tout le film. Mais plus que l’humiliation ordinaire dont serait victime nos protagonistes, et dont le dossier de presse se repend, c’est bien de l’absence de sollicitude dont il est ici question. Un mot qui échappe littéralement à Agathe pour les besoins de mots-croisés.
Parlez moi de la pluie est un film touchant, très drôle, au plus près de ses personnages dont on devine le passé traumatisant sans que celui-ci ne s’impose outrageusement.
Agnès Jaoui reste donc dans un registre connu et qu’elle maîtrise parfaitement, rien à redire. Mais quel dommage que ses velléités d’ouvrir et de donner une profondeur à son intrigue se soient contentées d’illustrer ce que sont bien souvent les discours politiques, de simples effets d’annonce.

RIEN QUE POUR VOS CHEVEUX

Publié le 25/09/2008 à 12:00 par houseofgeeks
RIEN QUE POUR VOS CHEVEUX
Rien que pour vos cheveux est à ranger entre un chevalier noir qui casse tout, un croco bouffeur de touristes et un robot amoureux, autres bonnes grosses baffes cinématographiques.
Un film pourtant passé pratiquement inaperçu dans la torpeur de l’été finissant, la faute à un titre et une affiche française bien pourris, un doublage assez limite et le manque de reconnaissance dont pâtit Adam Sandler et plus généralement les autres génies du Saturday Night Live.
Petit rappel, le SNL est cette émission célébrissime aux Etats-Unis, déclinée dans nos contrées par Les Nuls et leur Emission, dont sont issus les Will Ferrer, Steve Carell, Paul Rudd, Ben Stiller, Owen Wilson ou David Koechner, responsables des meilleures comédies de ces dix dernières années. La légende de Ron Burgundy, Back to school, Ricky Bobby, roi du circuit, 40 ans et toujours puceau, Dodgeball…La liste est encore longue.
Irrésistibles dès lors qu’ils évoluent en équipe, ils deviennent quelconques une fois en solo. Steve Carell dans Evan tout puissant faisait ainsi peine à voir. Il en va de même d’Adam Sandler qui n’a jamais pu trouver de film digne de son talent. Formidable de retenue et de sensibilité chez Paul Thomas Anderson et son méconnu et très bon Punch, Drunk, Love, il parviendra à exprimer par intermittence son talent comique dans les sympathiques Happy Gilmore, Big Daddy ou Quand Chuck rencontre Larry. Pourtant en 2000, il est la vedette d’une des plus grandes schtarmbouzerie (copyright Rafik) de l’histoire, le complètement barré Little Nicky. Trop fou, trop délirant, trop drôle, trop nimportenawak, bref un trop plein qui aura desservi ce véritable O.F.N.I (Objet Filmique Non Identifié), injustement honni par des critiques et des cinéphiles apôtres du bon goût. Après huit ans à ranger son frein, Sandler nous revient donc au sommet de son art avec ce Rien que pour vos cheveux où il interprète un super agent du Mossad qui décide de tout lâcher afin de devenir coiffeur à Manhattan.


Débutant comme une satire énervée de James Bond (les 20 premières minutes sont à se tordre de rire), le film change de registre en même temps que son héros change de profession et propose une habile chronique sociale complètement déjantée où Zohan l’émissaire de la paix règle les problèmes à coups de bassin et de déhanchements lubriques.
Rien que pour vos cheveux se permet tous les délires, les gags les plus délicieusement débiles, grossiers ou outranciers sans jamais verser dans la vulgarité et la provocation gratuite. Mais ce qui caractérise le film est avant tout son absence de tabous. Qu’ils soient politiques, raciaux ou sexuels.
Ainsi, les clichés inhérents aux communautés juives et arabes sont tellement excessifs qu’ils explosent en même temps que le rire. Ce sont les compatriotes de Zohan qui tiennent un magasin de Hi-Fi en perpétuelle faillite, la hot-line du Hezbollah, le hacki-sack, le houmous véritable ciment alimentaire et ethnique qui sert également de pâte dentifrice…Un joyeux délire où notre bon Zohan pousse la conscience professionnelle à satisfaire jusqu’au bout les clientes du salon de coiffure. Et là, le film touche au sublime. Comment qualifier autrement ces scènes hallucinantes où un simple shampoing prend des proportions orgasmiques ? Au-delà du délire d’une gérontophilie aggravée (les clientes affichant entre 65 et 95 ans au compteur !), Zohan exprime dans l’arrière boutique, et ailleurs, une sexualité libérée de toutes contingences sociales, raciales ou religieuses. Autrement dit, Zohan, en véritable adepte du flower-power, ne pense qu’à satisfaire en toute innocence et honnêteté la gent féminine.

Plus intéressant, l’intrigue de Rien que pour vos cheveux se déploie dans le contexte du conflit israélo-palestinien, l’abordant sans préjugés et de manière intelligente à l’échelle d’un quartier. Cette lutte historique de territoires retrouvant une échelle humaine une fois « transférée » à Manhattan. Le film voit ainsi les juifs et les palestiniens faire cause commune pour endiguer la menace de l’Ordre Capitaliste, incarné ici par un promoteur adepte lui de la tabula rasa. Une résolution simpliste bien que limpide et qui s’avèrera au final un brin décevante quand tout ce beau petit monde jouira du rêve américain dans un centre commercial dédié à la fraternité.

Zohan returns

Que se soit ce groupuscule d’extrême droite absolument désopilant, nid d’obsédés des armes à feu et de Mel Gibson et ses Arme Fatale, le caméo de Mariah Carey exprimant avec une drôlerie féroce le cynisme de l’industrie du spectacle (« Ouiii, moi aussi je t’aime petit homme excité, va acheter mon disque ! »), Rien que pour vos cheveux tape sur tout le monde et n’a peur de rien.
Pas même de considérer Zohan comme un personnage mythique que le film s'ingéniera à confronter à sa propre légende. A l'instar de Snake Plisken dans New-York 1997 (« Je te croyais mort Snake »), la reconnaissance par ses compatriotes se fera avec une certaine déférence (« Mais tu es LE Zohan »). Le film se permettant même l'audace d'une mise en abyme digne de Kill Bill où le personnage de Zohan, invincible dans la fiction d'action sera rudement mis à l'épreuve de la réalité une fois débarqué à New-York.
Ni d’envisager les rêves de changement de ses personnages principaux comme une conviction profonde autant que l’expression d’une réussite purement libérale. Un rêve américain qui aura contaminé Zohan (il phantasme devant la vitrine du salon de Paul Mitchel, s’imaginant en superstar disco du coup de ciseaux) comme son ennemi héréditaire le Phantom (formidable John Turturo) qui ouvre sa chaîne de fast-foods hallal une fois Zohan parti. Ce même Phantom qui pour affronter Zohan à New-York se prépare à la manière de Rocky dans une séquence proprement hilarante.

Mais ce qui fait définitivement le charme de Rien que pour vos cheveux, c’est que le film est une relecture aussi improbable que drôle de Superman.
Et oui, oubliez le géant vert, la wanted attitude d’un ado en pleine crise, même The Dark Knight moins superhéroïque que psychologique et dramatique, le super-héros de cet été n’est autre que The Zohan ! Une évidence complètement gommée par ce stupide titre français (on ne l’écrira jamais assez). Il est capable d’arrêter les balles avec ses dents, ses doigts, ses narines même. Insensible aux lois de la physique la plus élémentaire, il gravit les parois avec une grâce et une légèreté digne du wu xia pian. Il nage littéralement comme un dauphin. Etc, etc,etc...
L’analogie est carrément prégnante une fois envisagé les attributs de chaque récit. Comme Superman, The Zohan quitte l’état d’Israël (krypton) pour se rendre à New-York (la terre) et tel un messie répandre un message universel de paix. Ainsi que sa semence, certes. Comme Superman, il change d’identité et d’apparence afin de se mêler incognito à la populace, Zohan devenant Scrappy Coco, le roi du ciseau et du volume dans les cheveux.
Ultime pièce au dossier (et pas la moindre), les deux personnages sont reconnaissables à leur costume emblématique. Superman par sa cape rouge, Zohan par son slip XXXL. Un accessoire brandit par le Phantom pour signifier sa victoire sur un Zohan sévèrement membré comme l’illustre le gag le plus « autre » de l’Histoire, la scène d’adieu où il fait au revoir de sa main et sa bip !


Critique exceptionnellement longue (désolé) et qui pourtant n'aborde que partiellement l'ampleur comique du film. Oui, Rien que pour vos cheveux est extrêmement drôle. Mais il sait également se montrer touchant et plus fin que ne les laissent supposer les gags scabreux. Pourtant, si les critiques se sont montrées pour une fois réceptives, elles contenaient mal leur gêne d’avoir trouver ce spectacle aussi drôle. En gros, « On se marre mais c’est con comme la lune ». Comme si le plaisir primaire de rire comme une grosse otarie bourrée à la bière était répréhensible, limite honteux.
Alors rassurez-vous, comme le houmous, cette pâte crémeuse d'origine libanaise à base de pois chiches, d'ail, de jus de citron, d'huile d'olive, de purée de sésame et de paprika, Rien que pour vos cheveux est une comédie épaisse, relevée et épicée mais étonnamment digeste. Un film qui mérite les éloges et le succès. Parce qu’il le vaut bien (vous ne pensiez tout de même pas y échapper ?!) !

Critique à retrouver (plus belle, plus ergonomique, plus mieux, quoi !) sur le site de L'OUVREUSE (http://www.louvreuse.net)

Breaking News : L'analyse

Publié le 20/09/2008 à 12:00 par houseofgeeks
Breaking News : L'analyse
Après Spielberg, McTiernan, Siri, Carpenter, c'est au tour de Johnnie To d'être touché par le syndrome du « si simple, si évident » qui empêche toute analyse poussée de leur œuvre. C'est ainsi que Breaking News se voit considéré au mieux comme un simple produit commercial qui a du style.

Vous me direz, c’est déjà pas si mal. Cependant, le travail de mise en scène est trop souvent occulté derrière l’apparente facilité qui se dégage des films de tous ces grands auteurs. Sans doute est-ce la marque la plus apparente de leur génie qui consiste à faire oublier la complexité de leur scénographie. Mais lorsqu’on écrit sur le cinéma, on a tout simplement pas le droit de se borner à une réflexion superficielle.

Afin de financer des projets plus personnels, Johnnie To se fend régulièrement d’œuvres plus commerciales capables de mobiliser les foules. Les petits rigolos du fond sont priés de ne pas remplacer « Johnnie To » par « Luc Besson ». Si grammaticalement la formulation est correcte, cinématographiquement ça n’a plus aucun sens !
Breaking News fait donc à priori partie de cette deuxième catégorie. Rien d’infâmant là dedans. Ce qui laisse perplexe certains de voir ce film sélectionné en 2004 au festival de Cannes. Après sa découverte par l’occident en 1999 avec The Mission, To obtient là une forme de reconnaissance de son immense talent. Malgré tout, le film reste hors compétition officielle, son statut de simple polar d’action devenant rédhibitoire dès lors que le travail de mise en scène de To est envisagé. Et pourtant…
Avec Breaking News et au-delà de scènes d’action magistrales (Ah, ce plan séquence inaugural !), d’un discours assez convenu sur les médias, une fois encore Johnnie To se fend d’une putain de leçon de cinéma ! Faisant du mogul hongkongais un autre éminent représentant de ce « cinéma du milieu », ce cinéma alliant succès public et projet de mise en scène où l’un se nourrit de l’autre et inversement.

Film d’auteur commercial
Mais avant de revenir sur le fameux plan séquence, rappelons brièvement l’histoire (Note du Rédacteur : dommage que l’on ne soit pas payé au caractère ! Note de L’Ouvreuse : dommage que vous ne soyez pas payé du tout !!-).
Suite à une fusillade entre forces de l’ordre et gangsters filmée par une équipe de télé présente par hasard sur les lieux, la police apparaît aux yeux de l’opinion publique lâche et incapable. Afin de redorer son blason, une opération est menée afin de débusquer les malfaiteurs le tout filmé par les policiers munis de caméras. Rebecca, jeune lieutenante en charge du dispositif, semble maîtriser les sources visuelles d’entrée et de sortie puisque le montage des images sera effectué à l’attention des médias par une équipe de spécialistes (attachée de presse/réalisateur/compositeur). Jusqu’à ce que les bandits répliquent en filmant et diffusant via le net leurs propres images…

Pensé avant tout comme un film commercial, l’emploi de Richie Jen, star de la chanson locale en est une preuve, To ne peut s'empêcher d'y poursuivre ses expérimentations.
Ainsi le film s’ouvre sur un plan séquence de près de huit minutes. Avec très peu de dialogues mais une grande maîtrise spatiale, To nous présente les deux factions antagonistes, les gangsters se préparant pour une opération et les policiers en planque chargés de les appréhender. Bien vite, une fusillade s’enclenche et la caméra va littéralement nous la faire vivre de l’intérieur, virevoltant d’un bout à l’autre du cadre tout en conservant un temps d’avance sur l’action.
Oui, vous l’avez sans doute lu, entendu, pensé vous-même, cette première séquence est impressionnante et géniale de par sa composition et ses mouvements. Or, plus qu’une simple réussite formelle, ce plan-séquence illustre la note d’intention du cinéaste.
Sa caméra placée au cœur de l’action passera indifféremment d'un camp à l'autre et, à aucun moment, ne sera prise de tremblements. L’absence de décadrage et de coupe dénotant d’une totale compréhension et maîtrise de son art, au contraire du montage heurté et manipulateur de Rebecca, la jeune flic chargée de coordonner les opérations sur le terrain.
To va ainsi constamment confronter sa mise en scène au montage médiatique opéré par Rebecca. Chaque scène tournée par le réalisateur se voyant reformulée en une version tronquée. Une passe d'arme visuelle qui atteindra son point d'orgue lorsque Rebecca montre lors d'une conférence de presse improvisée un visage déterminé d'abord cadré par la caméra, puis enserré dans un écran de télévision, lui même cadré par la caméra.
Cette subtile mise en abyme aura échappée à bon nombre, préférant se focaliser sur le discours critique, mais bien plus ironique, sur la manipulation des images. Un « great show » orchestré de main de maître par Johnnie To.




Crise d'identité
Pourtant, ce film sera considéré par beaucoup comme mineur. Certes, les séquences d'action dans les coursives de l'immeuble demeurent esthétiquement saluées et parviennent à instaurer une certaine tension mais l'audience oppose comme grief un manque d'audace narrative et thématique. Une critique empêtrée dans une grille de lecture conventionnelle du film d'action hongkongais dont Johnnie To reproduit ici les codes (et les tics ?) pour mieux servir son véritable propos : une leçon de cinéma assenée au protagoniste tentant de prendre en charge la réalisation.
Une attitude compréhensible si l'on considère que Breaking News est sorti après le délirant Running on Karma (2003) où Johnnie To et son compère Waï Ka-Faï expérimentaient de manière plus démonstrative les ruptures de ton et le mélange des genres dans ce récit où un moine bouddhiste bodybuildé (Andy Lau) tentait de sauver une jeune policière de son mauvais Karma.
Or Breaking News ne se montre pas moins audacieux même s’il le fait de manière plus discrète.
L'ouverture du film n'est pas seulement grandiose, elle définit par l'image l’opposition gangsters/flics de prime abord évidente mais qui se perçoit ici dans le mouvement. Les premiers sont calmes, tirent à découvert quand les seconds se mettent à l’abri pour riposter. Et si les bandits se sentent aussi en sécurité, c’est parce qu’ils bénéficient de la mise en scène de To. Protégés au sein d’une réalisation fluide, ils seront mis en danger par le montage télé.
Suprême ironie, les gangsters s’échappent du cadre à la fin de ce plan-séquence en prenant possession d’un camion de flics. To énonçant en huit petites minutes que chaque position peut se substituer à une autre. Soit que tout est une question de point de vue.


Utilisant le biais de sa réalisation, To va également s’amuser avec Rebecca par l’entremise des autres protagonistes eux-mêmes. Plus qu’une leçon de cinéma, il va lui donner une leçon de vie.
La jeune lieutenante apparaît ainsi intransigeante, déterminée voire obtuse et voulant tout maîtriser, ses sentiments comme ses actions. En éternel joueur, To va constamment brouiller la perception que nous avons de l’action (les split-screens montrant des actions parallèles) et des personnages, ceux-ci pouvant être interchangeables. L'inspecteur Cheung (Nick Cheung) et Yuen (Richie Jen), le leader du gang développant une certaine ressemblance physique et une même détermination à accomplir chacun leur mission. De même, Yuen s’avère très proche du tueur à gage rencontré fortuitement dans cet immeuble pris d’assaut : même passion pour la cuisine, même charisme. De sorte, que leur amitié naissante leur fera dire que l’un pourrait faire le « boulot » de l’autre. Un brouillage identitaire que To oppose au brouillage médiatique que tente d’imposer Rebecca. Celle-ci se retrouvera désarçonnée face à des proies passant brusquement de 4 à 6, l’entrée dans le jeu de Yip (Lam Suet) et de ses deux enfants, l’inspecteur Cheung qui n’en fait qu’à sa tête, Yuen qui parasite l'action de Rebecca en exploitant lui aussi les images et la séduction qui s’opère entre eux deux. Sa capacité de réaction étant puissamment testée par Johnnie To toujours aussi à l’aise dans le mélange des genres. Ce dernier parsemant son polar de scènes d’action, intimistes ou humoristiques sans que cela nuise au rythme et à la narration, bien au contraire.


Si tout le monde s’est appesanti sur le plan-séquence introduisant le film, peu auront remarqué celui qui vient presque le conclure. Ce deuxième plan séquence intervient lorsque Rebecca et Yuen sont dans le bus, poursuivis par l’inspecteur Cheung sur une moto. Une séquence où se développera à la fois l’humour (une moto dont le bruit du moteur associé à son éloignement dans le cadre la fera apparaître comme une mouche tenace), l’intime (les deux personnages discutant à mots couverts de leurs relations amoureuses) et l’action (Yuen et Cheung échangeant des coups de feu), en une parfaite synthèse de tout ce qui aura précédé.
Mais plus important, ces deux plans placés en début et fin de métrage montrent que To encadre la réalisation de Rebecca. Signe que la mise en scène de cinéma maîtrise celle du montage télé.
Et si au final les policiers prennent physiquement le dessus, la conclusion laissera Rebecca dubitative. Incapable de comprendre les véritables intentions et motivations des gangsters. Donc de Johnnie To qui s’est clairement identifié à eux.

Avec Breaking News, Johnnie To livre plus qu’un polar ludique et rythmé, il signe un fantastique exercice de style entièrement voué au plaisir du public et dont la simplicité apparente n’a d’égale que la prise de risque permanente. Brillant, inventif, virtuose et passionnant…va falloir l’écrire combien de temps encore pour que l’on s’intéresse vraiment à ce réalisateur tant analytiquement qu’en diffusant plus largement ses œuvres ?

Et comme toujours, direction L'OUVREUSE (http://www.louvreuse.net) pour retrouver cet article avec plus de photos et bien d'autres choses intéressantes !

MARTYRS

Publié le 15/09/2008 à 12:00 par houseofgeeks
MARTYRS
Après avoir échappé à une interdiction aux moins de 18 ans synonyme de mort commerciale, Martyrs, le film de Pascal Laugier, est enfin sur les écrans. S’il n’est pas la révolution du film de genre annoncée, fantasmée et espérée par certains, il n’en demeure pas moins un sacré choc !


Fait rare pour un œuvre de fiction, avant même sa sortie, Martyrs aura provoqué la polémique et divisé le petit monde du cinéma entre partisans et anti. Au final, il est vrai que le film laisse peu de place à une tiède appréciation. Soit on adhère au projet de Pascal Laugier, soit on le rejette. Des réactions plutôt épidermiques qui peuvent néanmoins laisser la place à une certaine déception après l’attente énorme créée par la projection cannoise et l’épisode de la commission de classification. Cependant et quoi que l’on pense du deuxième film de Laugier, il faut bien reconnaître que c’est un sacré choc visuel et émotionnel. Une œuvre que l’on reçoit de plein fouet et qu’il est difficile d’appréhender même plusieurs heures après visionnage.
Par contre, il est facile de déterminer ce que le film n’est pas. A savoir un déluge complaisant d’horreurs graphiques seulement là pour assouvir les pulsions sadiques. Bien au contraire car on ne prend aucun plaisir à voir Martyrs. Ce n’est pas un spectacle fun ou malsain.
Pensé et voulu au départ comme une expérience cathartique pour son auteur, le film peut se voir comme un questionnement sur la réception de cette violence. Cela rappelle le travail de Haneke en moins théorique mais plus instinctif. En allant plus loin, le film peut se lire comme une déconstruction, une implosion de l'oeuvre de l'autrichien. Laugier investissant les cadres habituellement usités par Haneke pour les souiller d'une explosion de violence graphique.
On le sent, et même cela se voit, Laugier est habité par une rage peu commune et qui trouve son fondement dans la réception en 2004 de son premier film, Saint-Ange. Brillant exercice de style ultra référentiel et aux cadres extrêmement travaillés mais en grand manque d’affect. Un bel « objet » injustement stigmatisé par les critiques et le public alors que l’on avait vu bien pire (Promenons-nous dans les bois, Bloody Mallory…). Moralement atteint par cette remise en cause de son travail, de ses talents de réalisateur, Pascal Laugier mettra deux ans à s’en remettre. Et de livrer avec Martyrs une relecture extrême de Saint-Ange. Et surtout, une version gavée d’émotions. Plus que la violence elle même, c'est la souffrance, morale autant que physique, qui structure tout le récit, Laugier réussissant à transposer parfaitement sa propre souffrance pour aboutir, comme son héroïne, a une forme d’apaisement.
Mais avant d’y parvenir, il faudra en passer par une série de séquences pour le moins traumatisantes.

Immense défouloir
Sans avoir pris la peine de vérifier, Lucie abat au fusil une famille entière qu’elle dit être ses bourreaux d’il y a 15 ans. Une famille de sitcom sévissant d’ordinaire dans nombre de films de genres et qui sera liquidée au bout du premier quart d’heure par un Laugier bien décidé à imposer sa vision, son rythme. Puis vient une créature horrifique poursuivant Lucie, les mutilations, Anna qui tente de protéger son amie contre elle-même, la découverte d’un sous-sol de l’horreur…Bref, Laugier ne nous laisse aucun répit et enchaîne les séquences remuantes. Un déchaînement qui avait commencé par une salve de plomb dans le bide et qui s’achève par une balle explosant le crâne de la pauvre jeune femme découverte dans la cave par Anna. L’apparition de ces hommes et femmes en imper noirs signifiant le passage à une autre forme d’horreur, plus insidieuse, plus marquante. Jusque là, Anna n’était que la spectatrice, le témoin d’horreurs graphiques infligées à d’autres. Dorénavant, son corps pourra témoigner des horreurs qu’on lui aura infligé. Beaucoup dans la presse auront rapproché Martyrs de Hostel sous le vocable de « torture porn ». Terme réducteur et inexact. Si l’on peut rapprocher les deux films, c’est par leur manière de réactiver l’horreur des camps de concentration nazis. Hostel par cette usine désaffectée d’où s’échappe d’une cheminée une fumée noire provoquée par les restes calcinés des corps torturés par une élite. Dans Martyrs, l’irruption de ces hommes en noirs, leur gestuelle (ne manquera que la svastika et le salut nazi), les tortures auxquelles ils vont s’adonner, rappellent la gestapo. Ramenés ici à des illuminés mystiques qui cherchent dans la souffrance d’autrui LA révélation. S’ensuit des supplices à un rythme métronomique pourtant moins sanglants que dans la première partie mais qui s’avèrent plus éprouvants puisqu’on comprend rapidement qu’il n’y aura pas d’échappatoire.
Martyrs peut également être envisagé comme une vision complémentaire à l’univers de Douglas Buck. Cinéaste américain qui a fait sensation, en 2006 au 32ème festival du cinéma américain de Deauville, avec trois courts métrages (Cutting moments – Home –Prologue) réunis sous le titre Family portraits et montrant le lent basculement de l’Amérique, via 3 portraits de familles, dans la violence et la dégénérescence. Là où Buck utilise les non dits et le hors-champ comme générateur de malaise et amorce d’images chocs, Laugier se montre beaucoup plus démonstratif. Mais tous deux imprègnent, à leur manière, le récit d’une insupportable intensité.

Un vide à combler
Si le film adopte des motifs et des codes propres aux films de genres et plus particulièrement d’épouvante, il est avant tout une histoire intime. Et plus particulièrement une histoire d’amour entre Lucie (Mylène Jampanoï) et Anna (Morjana Alaoui). Cette dernière vivant un calvaire autant moral que physique d’être tombé amoureuse de la femme qu’il ne lui faut pas. Elle en souffre mais ne peut s’empêcher de l’aimer et de la suivre dans sa quête vengeresse. Il en va sans doute de même de Pascal Laugier avec le cinéma qu’il aime par dessus tout malgré la douleur qu’il lui aura infligé. Une histoire personnelle qui nourrit l’autre et qui parvient à nous toucher. Comme son héroïne, Laugier est un écorché vif.
Il a, en outre, ce grand mérite de faire naître l’émotion au sein de séquences particulièrement gratinées. C’est d’autant plus remarquable que l’on pouvait craindre une anesthésie complète de sentiments avec une dernière partie se déroulant dans un environnement froid, clinique, où les gestes sont mécaniques et les faciès des bourreaux sans expression, ne dégageant aucune émotion.
Si le film a tant choqué certains c’est moins pour ses scènes de violences que pour sa radicalité. On devrait même plutôt louer le courage de Laugier pour son refus de toute concession et l’absence de tout second degré apte à désamorcer la charge émotionnelle.

Alors non, ce film n’est pas parfait. Martyrs ne propose pas de grande théorie, d’approche novatrice du genre ou une terreur ludique et réflexive. Il se contente de nous faire vivre des sensations fortes (peur, mélancolie, compassion…). Il pousse même à s’interroger sur la perception de la violence dans nos sociétés aseptisées où cette violence, justement, s’est banalisée. Mais Martyrs est avant tout un film foncièrement sincère où le réalisateur s’ouvre au public et livre énormément de lui-même. Ce qui en soi est inestimable.

REC

Publié le 30/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
REC
Expérience viscérale et ludique, REC n’est pourtant pas comme annoncé parfois le film d’horreur ultime. Un sentiment de déception plane même tant l’attente, générée par un marketing viral ultra efficace, aura été énorme. Ceci dit, pas question d’amoindrir l’impact émotionnel de ce chef d’œuvre incontestable qui crée différents niveaux de peur par sa seule mise en scène. Un postulat qui ne semble pas évident vu le traitement formel de l’image voulant donner l’impression d’un reportage non maîtrisé.

Tandis que le cinoche de genre bien de chez nous tarde à se renouveler et/ou accoucher d’œuvres incontournables (en attendant Martyrs peut être ?), le cinéma espagnol n’en finit plus de se poser comme le bastion le plus créatif, iconoclaste et surtout transgressif.
A l’inverse d’un ciné made in Britain plus porté sur une hybridation horreur/humour parfaitement recommandable et maîtrisée (Isolation, Evil Aliens mais surtout Severance et Shaun of the dead) seuls The Descent et Creep se rapprochent du traitement jusqu’au boutiste et sans concession opéré par Amenabar, Plaza et Jaume Balaguero. Ces deux derniers s’associant pour tourner ce qui reste à ce jour la plus terrifiante et palpable expérience de la peur sur grand écran. Nul doute que la vision de ce petit bijou de l’horreur verra ses effets amoindris lors d’une vision dans son salon douillet. Encore que la technologie du home-cinéma associée à celle de la HD offrent de sacrées possibilités. Mais pour une vision plus analytique de l’œuvre, votre télé est plus que recommandée tant voir REC au cinéma n’incite pas à la réflexion. On se prend le film en pleine figure, une immersion totale qui s’apparente à un « ride » sur des montagnes russes. Oui, comme la promo accompagnant sa sortie l’aura clamée, vous aurez peur. Très peur même suivant votre degré d’accoutumance au genre.
Les sensations étant d’autant plus décuplées qu’elles sont partagées avec les spectateurs avoisinants. Une contamination abstraite rendue possible par la promiscuité d’une salle obscure, lieu de recueillement collectif par excellence.

Fausse bande réaliste mais vraie mise en scène

De contamination, il en est question dans la réalité diégétique, puisqu’un immeuble du centre-ville barcelonais va devenir le théâtre d’un drame horrifique à cause d’un virus infectant peu à peu toutes les personnes y résidant. Un lieu très vite isolé et confiné par les autorités sanitaires et la police afin, sinon d’éradiquer le virus du moins empêcher sa propagation. Cette mise en quarantaine étant filmée par une journaliste télé et son caméraman venus au départ faire un reportage sur les conditions de travail nocturne d’une caserne de pompiers. Et voilà tout ce petit monde piégé à l’intérieur.
Les premières décisions consistent donc à tenter de sortir par une fenêtre ou une porte dérobée. Des actions contrariées par la détermination des forces de l’ordre au visage indéfini. Nous n’en verrons que des ombres, des casques sombres ou des figures rendues floues par les bâches recouvrant chaque sortie. Soit tout l’arsenal pour donner à cette menace désincarnée un caractère fantasmatique.
Du registre du reportage live où il faut combler les séquences d’inaction (aperçu du standard, des couloirs menant au dortoir, du réfectoire) on passe dès lors dans le registre du film de siège. Sauf que désormais, l’enjeu n’est plus d’empêcher l’Autre d’entrer mais bien de sortir. Rapidement, les prisonniers vont donc être confrontés à l’origine de l’appel des pompiers, soit une vieillarde vivant recluse dans son appartement. Et ce que l’on prenait pour de la crasse maculant sa chemise de nuit se révèle être en fait du sang séché. Mais pas le sien. La zombie se jetant bientôt sur la première personne venue lui porter assistance.
Toute l’intelligence du duo Balaguero/Plaza est là. Avoir donner un visage à la menace interne quand les forces de police basées à l’extérieur se bornent à des formes, des voix ou des sons (pales d’hélicoptères, mégaphone) renforce la sensation d’enfermement. De plus, en délimitant la zone à risque par des bâches opaques, les réalisateurs figurent l’espace sécurisant par excellence : la salle de cinéma. En quelques séquences, ils énoncent clairement que les survivants ne pourront rien attendre des spectateurs du drame à venir, qu’ils soient derrière la bâche ou/donc devant l’écran.
Nous renvoyant ainsi à notre condition de simple spectateur. Un peu à la manière de ce qu’expérimente Kojima avec sa série vidéo-ludique des Metal Gear Solid. Et ce n’est pas le seul point commun que le film entretient avec les jeux vidéos, nous y reviendrons.
Et lorsque un « spectateur », ici un scientifique, pénètre dans la fiction, c’est pour finir deux bobines plus tard transformé en zombie ! Le procédé de personnification est à cet égard remarquable puisque le scientifique n’est au départ représenté que par sa combinaison sanitaire et son masque. Son arrivée théâtralisée au maximum (un pan du « rideau » se lève, plans de ses pieds, de la mallette qu’il tient…) renforce donc la tension déjà présente. L’espoir renaît en même temps que son visage se découvre, soit au moment de son incarnation véritable. Ou comment susciter deux émotions contradictoires en une courte séquence.

Maintenant que les zones sont délimitées, l’action se focalisera dorénavant sur les protagonistes aux prises avec des zombies. Après avoir joué la distanciation, le film nous immerge complètement dans la fiction. Passé le premier choc du confinement, place au deuxième choc, celui de la confrontation. Mais avant que tout ne s’emballe, les réalisateurs prennent le temps de faire monter la pression au travers des interrogations suscitées par les premiers évènements. Un climat délétère qui engendrera suspicion ainsi que la mise au jour de relents xénophobes. Avant l’Autre, l’ennemi c’est d’abord soi-même.

The barcelona fear project

Le but avoué des deux compadre est de foutre une pétoche de tous les diables avec peu de moyen. Et pour y parvenir, rien de mieux qu’une caméra de télévision embarquée, une vision subjective et des acteurs « amateurs » à la limite de l’improvisation en roue libre. En somme, inscrire le film dans une hyper-réalité rendue tangible par ce procédé de docu-fiction, avec le Projet Blair witch dans le rétroviseur. Mais si ce dernier créa son petit effet en 1999, et bien que bénéficiant d’une réelle mise en scène malgré ce que peuvent penser ses détracteurs, le film qui lança le genre est bien évidemment l’immense Cannibal Holocaust (1978) de Ruggero Deodato. Au-delà de scènes gores devenues cultes (la femme empalée) ou choquantes (les réelles tueries d’animaux), ce film est le premier à questionner la place du spectateur face à des images censées être réelles (le film est l’histoire du montage des rushes d’un reportage retrouvés dans la jungle). Comment les appréhender, interroger leur nécessité (les censurer ou pas). Un véritable travail de démystification d’images apparemment authentiques par le biais d’un film de pure fiction. Une analyse qui n’est possible qu’avec du recul, car aussi bien Cannibal Holocaust que REC parviennent à oblitérer toute réflexion par leur pouvoir immersif. Autrement dit, ces films stimulent avant tout notre cerveau reptilien, un retour à des émotions primitives.

Outre les effets de réel imprimés au film – images saccadées, prises de son aléatoires, absence de musique – REC parvient à constamment justifier ses partis pris esthétiques. Si la journaliste intime au caméraman de continuer à filmer malgré tout, c’est pour laisser une preuve de leur rétention par les autorités et pour témoigner du drame qui se déroule. L’inverse du grandiose et pourtant mésestimé Cloverfield à qui l’on reproche, entre autres, de constamment capter des images sans que rien ne justifie de le faire. Un film pourtant aussi expérimental et maîtrisé que REC. Fin de la parenthèse.
Et afin de renforcer le sentiment d’urgence et la désorientation Balaguero et Plaza utilisent toutes les possibilités techniques offertes pour soumettre la narration. Plans séquences à la caméra portée, ellipses causées par l’interruption du tournage, utilisation du projecteur intégré, de la vision infrarouge ou encore le travail sur la bande-son avec défaillance du micro, tout est fait pour nous empêcher de sortir de ce cauchemar éveillé. Divers registres d’images qui, tout en permettant de se réapproprier les images type Dailymotion ou You Tube ayant proliférées dans l’ombre du cinéma, accentuent les effets de cette « réalité » presque palpable.

Retour motel

Et question impression de réalité, le rembobinage effectué en plein milieu de la fiction afin de revoir la mort de la vieille zombie se pose là. Une scène aussi brillante que malheureusement non exploitée par la suite mais qui s’avère intéressante à plus d’un titre.
D’une logique implacable - la présentatrice veut être sûre que la scène est bien « en boîte » - cette séquence est parfaitement représentative de l’importance accordée à l’image dans nos sociétés contemporaines. L’évènement, la « mort » de la zombie, ne pourra être considéré comme réel ou ayant effectivement eu lieu qu’à partir du moment où l’on (la journaliste) pourra re-voir jouer la scène. Là où REC impose cette réflexion par la puissance de ses images, le Diary of the dead de Romero se contente de l’exprimer par la voix de ses personnages.
D’autre part, cette seule scène relève d’une intéressante mise en abyme du cinéma lui-même (plus généralement de la fiction), seul habilité à faire se re-lever les morts.
Enfin, ce rewind a un énorme impact émotionnel puisque l’ellipse, ou plus prosaïquement le trou, ainsi créée dans la matière filmique même, augmente de manière incroyable le degré de tension. Que se passe t’-il le temps que les deux personnages revoient la scène ? A quoi s’attendre une fois que le temps de la fiction aura repris son cours ? Et même si au final la situation reste en l’état, cette seule séquence aura entérinée et validée la maîtrise formelle et narrative des deux amigos.


Tout montrer, c’est moins voir

La béance créée par ce rembobinage réaffirme de manière plutôt explicite l’importance du hors-champ pour susciter la peur. Chose que de trop nombreux films ont oublié, préférant la monstration à la suggestion, enrichissant, parfois jusqu’à la nausée, la narration de plans toujours plus nombreux. Les jump-cuts et autres montages épileptiques obéissant à la simpl(iste)e motivation de tout montrer. Un trop plein qui parasite l’émergence de la moindre émotion ou réflexion.
On l’a vu dès l’entrée dans l’immeuble, la volonté des réalisateurs est de créer un hors-champ à la fois tangible (les bâches opaques recouvrant les moindres issues) comme purement artificiel (le rewind). Pour finalement les amalgamer de manière ultra efficace dès lors que les infectés commencent à attaquer. En effet, les couloirs étroits (impossible de se tenir côte à côte) figurés par les bords du cadre délimitent le champ d’action. Et ce sont de ses limites diégétiques que surgiront dans le champ les zombies. Sursauts assurés.
Ce surgissement est l’apanage depuis des années des jeux vidéos horrifiques type Silent Hill mais surtout Resident Evil. REC n’étant rien moins qu’une adaptation non avouée du hit de capcom. Et quelle adaptation ! A mille lieues de celle sans saveurs et aseptisée de Paul Anderson. Ça égorge, ça mord, ça bouffe, ça gicle parfois, bref ça vit.
Aux divers répertoires d’images déjà mis en scène (images ciné, caméra vidéo, infra-rouge) s’ajoute donc des visuels que l’on croirait sortis des cinématiques composant le jeu.
S’il ne fallait retenir qu’un plan du film, se serait sans doute celui nous montrant par une vue en plongée du dernier étage, la cage d’escalier et d’où émergent de chaque bord de l’écran, donc de chaque palier ou niveau, les têtes zombifiées des personnages rencontrés précédemment.
Importance du non-vu donc pour créer l’effroi, mais on peut y adjoindre également l’importance du non-entendu. La séquence dans la remise où les problèmes de sons empêchent le caméraman de comprendre ce qu’il est en train de voir/filmer permet de redonner toute son importance à la bande-son dans la compréhension des images.

Pixelisation

En plus de questionner la place du consommateur face aux images qu’il ingurgite, le film se double d’une mise en abyme réflexive sur le jeu auquel Balaguero et Plaza soumettent les spectateurs/joueurs. D’ordinaire, les adaptations de jeux vidéos sont ennuyeuses par manque d’implication émotionnelle. Autrement dit, on assiste généralement à une partie jouée par quelqu’un d’autre. Or, cette fois-ci et pour la première fois le « joueur » est au cœur de l’action, ce que les plans en vue subjective illustrent et figurent à merveille (la caméra est le regard du spectateur). Pour autant, nous n’avons aucun contrôle sur la partie que nous « jouons ». Le film est un simulacre presque parfait de libre-arbitre puisque au final, nous en sommes réduits à interpréter des personnages contrôlés par les deux réalisateurs. Deux séquences démontrent à elles seules l’étendue de ces nouveaux enjeux. Cernés de toute part, les quatre derniers survivants tentent de se réfugier dans un appartement inoccupé du dernier étage. Mais pour y accéder, ils ont besoin du passe du président du syndic. Problème, où habite t’il ? Une seule solution, redescendre deux étages, regarder sur les boîtes aux lettres du rez de chaussée, puis remonter. Le tout au milieu de zombies arrivant de toute part. Séquence à la tension maximale où les personnages comme les spectateurs sont littéralement baladés d’un coin à l’autre de l’écran. Deuxième temps, la scène où la journaliste se voit dirigée et contrôlée par le caméraman (le spectateur puisque nous sommes en vue subjective) dans la pénombre à la recherche du fameux trousseau de clés. Lui intimant l’ordre d’aller à droite, à gauche comme n’importe quel avatar virtuel.

Quand enfin la journaliste et son collaborateur parviennent à accéder au dernier étage, sorte d'ultime niveau, l'expérimentation formelle cesse pour laisser la fiction reprendre ses droits. Cet appartement oublié est saturé de photos, de reliques, de signes rappelant d'autres oeuvres inspiratrices. Et c'est dans ce lieu de confinement, au coeur même de la fiction, puisque l'on apprend par la bande-son que cet endroit est le point de départ du désastre, que la terreur sera à son paroxysme. Balaguero et Plaza confrontant finalement les rescapés à ce qui gît, ce qui vit dans les ténèbres, l'origine du mal.

Alors que son dispositif narratif clame à chaque plan le contraire, REC est une oeuvre maîtrisée de bout en bout par son duo détonnant de réalisateurs. Questionnant notre perception des images comme les différents régimes dans lesquelles elles s'inscrivent et évoluent, Plaza et Balaguero n'oublient pas pour autant leur intrigue et la caractérisation des personnages. Soit ce que Romero n'a pas réussi à faire dans son Diary of the dead. Subversive, transgressive et réflexive, REC est une oeuvre majeure du cinéma, tous genres confondus.

PARADISE LOST : Touristes en perdition

Publié le 28/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
PARADISE LOST : Touristes en perdition
Rassurez-vous, il n'est pas question ici de vous parler du poème écrit au 17ème siècle par John Milton. Ou alors c'est que vous vous êtes trompé de site ! Non, nous allons bien parler du film de John Stockwell dont le 1er titre Turistas annonçait d'emblée la teneur du spectacle : une dysenterie horrifique et exotique ! Et oui, finalement se sera tout un poème...

Le cinéma d'horreur est un genre cyclique par excellence. Dès qu'un film rencontre du succès, vous pouvez être sûr que son sujet et/ou sa structure seront déclinés. En 1997, Scream avait relancé l'intérêt pour les slashers bientôt suivi par des ersatz plus ou moins foireux (Souviens toi l'été dernier, Scream 2 et 3...).
Le genre initié par Saw, à savoir le film de torture (psychologique ou physique), n'échappe pas à la règle. Mais c'est l'excellent survival Wolf Creek de Greg McLean qui impose ses règles et ses codes. Une longue exposition avant que des jeunes soient capturés et subissent les pires sévices par un sadique intégral. S'ensuivit le passable Hostel de Eli Roth qui reproduira la structure en l'agrémentant d'une organisation secrète proposant à ses riches membres, contre un gros paquet de fric, l'ultime amusement de leurs mornes existences : torturer à mort de jeunes victimes.
Et là, ça a dû mouliner dans la tête des exécutifs, toujours à l'affut du moindre moyen de capitaliser sur un genre émergeant. Alors donc, ils amalgament Hostel et Wolf Creek et situent l'action en Amérique du Sud. Paradise Lost voyant des touristes américains partis à la découvertes du brésil avant de tomber sur une équipe de rabatteurs teufant sur une plage paradisiaque et qui les précipitent sous le scalpel d'un chirurgien spécialisé dans le prélèvement d'organes sur touristes et bimbos égarés (et pas seulement mammaires !).

Comme à son habitude Stockwell livre un film superbement photographié mais qui peine à impliquer le spectateur. La faute incombant à un manque de rythme, une direction d'acteurs approximative (seule Melissa George tire son épingle) et une violence graphique atténuée et peu convaincante.
D'abord envisagé pour une sortie salles, le film nous arrive directement en dvd. Et à voir la jaquette, il semble que seul le marketing ait bénéficié d'une certaine attention ! Stockwell a acquis une petite renommée via ses films « aquatiques » Blue Crush (histoire d'amour à trois dans le milieu du surf) et Bleu d'enfer (Into the blue en V.O : chasse au trésor et thriller sous-marin) ce qui n'a pas échappé aux commerciaux qui se sont empressés de pondre un visuel proche de celui de Bleu d'enfer tandis que l'accroche de TF1 Vidéo (étonnant, non ?) met en exergue : « Le nouveau thriller sexy du réalisdateur de Bleu d'enfer ».
Mais le plus dommageable demeure que Paradise Lost flatte les sentiments de méfiance et de peur les plus primaires pour tout ce qui se situe hors des frontières sécurisantes de l'Amérique. Le film présentant le Brésil comme un pays peuplé d'arriérés, de biatch ou de médecin tarés, des autochtones indignes de confiance. Bref, un véritable cauchemar pour WASP ricains. Une vision ethnocentrée malheureusement habituelle pour nos amis d'outre-atlantique dès lors qu'ils envisagent toute ouverture vers l'Autre.
Si encore Stockwell avait signé un bon survival horrifique. Las, c'est loin d'être le cas. Brassant les pires clichés et autres situations convenues, le film ne suscite l'intérêt que dans la dernière séquence anxiogène. Une poursuite à travers une galerie de grottes sous-marines où les protagonistes ne parviennent à respirer in extremis que grâce à des poches d'air. Une séquence remarquablement efficace et à la tension croissante. Stockwell n'est décidément à l'aise que dans son élément : l'eau. Bien trop peu cependant pour justifier la vision ou l'achat du dvd.


ATENTION NOUVEAU, retrouvez cette critique sur le site belge cinemafantastique.be

SOLITAIRE : Fantastique film de croco tueur !

Publié le 16/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
SOLITAIRE : Fantastique film de croco tueur !
Avec Solitaire, Greg Mc Lean confirme tout le bien que l’on pensait de lui. Tout comme sa propension à effrayer les touristes potentiels !

Pour les fans de films de monstres et plus particulièrement d’animaux mutants et/ou super féroces et carnassiers (je sais, pas facile à assumer !), on ne peut pas dire que les réussites du genre pullulent. Et si on est vraiment fan et pas trop regardant sur la qualité, il y a toujours les productions Nu Image et sa série dite « des agressions animales » (Octopus, Spiders, Shark Attack ou Crocodile). Il apparaît de prime abord étonnant que Mc Lean investisse ce genre si particulier. Qui plus est en tournant un film de croco géant. Pas le genre d’animal ayant enflammée notre imagination par le passé. Si Lake Placid joue à fond, et plutôt bien d’ailleurs, la fibre comique, nous avons quand même eu droit en 2007 au direct-to-dvd (souvent synonyme de direct-to-the poubelle) Primeval, qui oeuvra lui dans la fibre comique involontaire (rien que le nom du croco est à se pisser dessus : Gustave !) et plus récemment à l’australien Back Water. Tiens, tiens. Et ce n’est pas la seule similitude puisque Solitaire et ce dernier partagent également le même canevas de base, soit des touristes en goguette qui se perdent sur le territoire d’un crocodile méchamment affamé. La ressemblance s’arrêtant là, car Solitaire est d’une tout autre tenue que le sympatique-sans-plus Black Water (idéal pour une soirée d’été entre potes avec quelques bières et Marie-Jane…).


Le réalisateur ne renonce jamais.

Certes, Mc Lean a bénéficié d’un budget conséquent (pour une série B horrifique s’entend. Faut toujours relativiser) pour son deuxième film grâce au succès mérité de Wolf Creek, mais il portait ce projet depuis plus d’une dizaine d’année. Et si son survival terrestre fut un choix par défaut il lui permit d’affiner de belle manière sa réalisation autour d’un casting réduit, d’un scénario famélique et des paysages à couper le souffle.
On peut même avancer que Wolf Creek était un galop d’essai à son Solitaire, les deux films ayant la même structure narrative. Mieux, ils illustrent à merveille la profession de foi du réalisateur : "Un récit à l'épine dorsale solide, peu de personnages, un lieu isolé et un monstre unique et inoubliable."
D’accord, Solitaire n’est pas aussi réflexif et subversif que le formidable The Host de Bong Joon-ho, aussi politique et poétique que le Godzilla d’Hinoshiro Honda ou aussi cathartique que Jaws (de qui vous savez). Mais Mc Lean n’a jamais prétendu vouloir révolutionner le genre ou se mesurer à ces glorieux aînés. Et pourtant, avec la seule envie de proposer un spectacle intègre et de foutre mal à l’aise ses spectateurs durant 1h30, Solitaire peut se targuer d’être une belle réussite du genre. Ce qui, en ces temps actuels où les réalisateurs d’horreur ont tendance à péter plus haut que leur cul (qui a dit Romero ?), est déjà pas si mal.
Surtout, Solitaire, par la seule grâce de la réalisation de Greg Mc Lean, se hisse au niveau de ses illustres prédécesseurs (voir 4/5 lignes plus haut). Et ça, ça fait vraiment plaisir à voir.

Les qualités de ses (soi-disants) défauts.

Tout comme son premier long, la photo de Solitaire (toujours de Will Gibson) est superbe. Il n’y a pas d’autres mots, jouant avec les nuances de vert qui jalonneront toute l’ambiance chromatique du film, magnifiant les paysages traversés, bref du très beau boulot.
Mais apparemment, le film est loin de faire l’unanimité.
Et oui, car à lire certaines critiques éparses, Solitaire est au mieux une série B efficace tendant malgré tout vers le Z, au pire une redite en beaucoup moins bien de Wolf Creek, qui était déjà pas folichon.
Ce qu’on lui reproche essentiellement, c’est son scénario tenant sur une carte postale du Bush australien, ses personnages archétypaux peu travaillés, sa réalisation conventionnelle et trop classique. Autrement dit, ça manque de mouvements de caméra de folie et de caméra embarquée.
Des raisons insuffisantes pour bouder son plaisir.
De toute manière, les films d’horreur ne brillent généralement pas par leur complexité scénaristique. Par contre, cela permet d’affiner et de travailler la trame narrative. Ce que ne se prive pas de faire Mc Lean.
Tout comme Wolf Creek, le début du film s’appesantit sur les paysages, imprimant ainsi durablement à nos rétines et à notre esprit cet espace vert et marécageux infini, les personnages étant d’emblée avalés par la jungle avant de se faire bouffer par le crocodile.

Une croisière qui en plus de planter le décor, permet de présenter succinctement, par des gestes, des paroles, des attitudes, chaque protagoniste. Des personnages certes archétypaux mais plus crédibles que la moyenne.
Comme pour Wolf Creek, Solitaire s’appuie sur des faits réels que le réalisateur remanie. Et tandis que le premier annonçait une menace vague par le biais d’un carton énonçant les nombreuses disparitions de personnes sur le territoire australien, ici la physionomie du crocodile demeure indéterminée mais les conséquences sont illustrées par des photographies et des articles de presse punaisés au mur d’un bouge malfamé, sorte de Hall of fame de l’horreur. Créant d’emblée une ambiance pesante que le métrage va s’ingénier à rendre de plus en plus anxiogène. L’habileté de Mc Lean étant de nous montrer la créature le moins possible, du moins de manière morcelée. Soit un traitement qui renvoie à Alien de Rydley Scott et bien évidemment, aux Dents de la mer. En montrer le moins possible rend les attaques du saurien encore plus percutantes. Un choix particulièrement osé dans une industrie dominée par la volonté de tout montrer à l’écran. Quand bien même les effets animatroniques et digitaux ont permis de modeler un crocodile aussi « beau » que crédible, le cinéaste préfère lui conférer une nature elliptique, plus à même d’emballer le palpitant.
La tension grimpant d’autant plus vite que les personnages piégés commencent à s'entredéchirer et que dans le même temps, l’un d’eux se fait happer à l’insu de tous. Et c’est là tout le génie de Mc Lean, d’avoir fait de sa créature un prédateur aux actions furtives et implacables plutôt qu’un bête monstre aux attaques démonstratives et explosives. Impossible de deviner d’où viendra le prochain assaut, d’autant plus dans des eaux saumâtres et en pleine nuit. Obligeant le spectateur à être aussi attentif que les personnages au moindre bruit ou à la moindre ombre suspecte. Un choix plutôt courageux dans une industrie toujours prompte à en montrer le plus possible et sous tous les angles, et qui s'avère extrêmement pertinent puisqu'en différant le moment de l'attaque, Mc Lean crée une latence délétère apte à favoriser la panique.

On reproche à Wolf Creek et Solitaire leur manque de rythme, ce que certains taxent péjorativement de réalisation old school ou classique. Au contraire, c’est même plutôt réjouissant de constater que le réalisateur persiste et utilise le premier acte pour présenter enjeux et personnages, prend soin de ses plans, fait en sorte que leur enchaînement soit cohérent. Un traitement formel que l’on retrouve dans l’autre grand film de monstre de cette année, The Mist.
Enfin, avec Solitaire Mc Lean affiche une maîtrise formelle et narrative remarquables, faisant culminer la tension à mesure que l’espace vital des personnages se réduit, se refermant peu à peu sur eux tel des mâchoires. Liant un peu plus, et par l’image, le crocodile à son milieu. Et au final, ce survival, où les protagonistes tentent de conserver leur intégrité physique tout en s’échappant du territoire du saurien, se mue en une lutte d’homme à crocodile, de primitif à primitif, lors de l’ultime confrontation. Une régression nécessaire à la survie du journaliste et qui n’est pas sans rappeler la « transformation » de Dutch avant d’affronter le Prédator… Une séquence à la tension extrême, et où pour la première fois le crocodile apparaît dans toute sa splendeur dévastatrice.

Je ne pense pas que Greg Mc Lean soit très apprécié de l’office de tourisme australien ou des tour opérator vu la manière dont ses deux films nous présentent divers aspects du pays. Par contre, il devrait être aimé par les fans de films d’horreur et plus généralement par les cinéphiles car Solitaire s’avère être à la fois un fantastique film de monstre et une série B ultra efficace et qui plus est superbement filmé. De quoi mettre tout le monde d’accord, non ?

P.S 1 : Et comme The Mist avant lui, Solitaire est distribué sur à peine 40 écrans. Bonne chnace donc à ceux qui voudraient le voir en salles

P.S 2 : Retrouver cet article et bien d'autres chez L'Ouvreuse (http://www.louvreuse.net)

Quand Crocodile Dundee pète un câble : Wolf Creek

Publié le 12/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
Quand Crocodile Dundee pète un câble : Wolf Creek
Alors que le film de croco géant de Greg Mc Lean, Rogue, retitré chez nous Solitaire (sic), débarque enfin sur nos écrans le 13 août, c’est l’occasion de revenir sur Wolf creek, son premier film qui confrontait déjà ses protagonistes à un monstrueux prédateur.

Outre les nombreux chocs venus d’Asie, d’Espagne ou de Nouvelle Zélande, il semblerait que le renouveau du cinéma de genre passe également par l’Australie.
C’est ainsi que débarqua en 2006, Wolf Creek, film venu de nulle part et qui s'était taillé à l’époque une jolie petite réputation dans les divers festivals où il fut présenté mais qui passa plus ou moins inaperçu lors de sa sortie malgré quelques critiques enthousiastes. Imaginez, Mad Movies avait même été dithyrambique alors qu’il n’y a pas l’ombre d’une bimbo à moitié nue ou d’hectolitres de sang. Soit une époque où l’équipe rédactionnelle était encore douée de raison.

Trois jeunes australiens partent pour trois semaines de trekking afin de découvrir les beautés naturelles de leurs pays et notamment le site de « Wolf Creek », immense cratère causé il y a des millénaires par une météorite. Un lieu théâtre de nombreuses disparitions. Mais pas de lycans, loup-garous ou autres canidés agressifs comme le titre peut le laisser croire, simplement une rencontre avec une abomination aux traits humains. Intrigue minimaliste donc mais c'est la caractéristique même qui fonde ce genre un peu à part qu'est le « survival ».
Dans un genre qui se définit habituellement par une caractérisation peu approfondie et un rythme frénétique, Wolf Creek se distingue d’emblée par l’attention portée à ses trois « héros » et son traitement narratif assez lent (pendant la première moitié du film il ne se passe rien ou presque) voire hypnotique. Prenant le temps de nous familiariser avec ses personnages, et donc de nous y attacher, mais surtout de nous imprégner du cadre idyllique dans lequel se déroule l'action. Des paysages vraiment paradisiaques qui vont trouver leur contrepoint infernal dans la deuxième partie.

Beautés et hostilité naturelles
En fait, toute la première partie se déroule comme dans un rêve, les prémices du drame à suivre se faisant ressentir lors de la halte à une station service, nos trois compagnons se confrontant alors avec la bêtise crasse et l'allure peu engageante des autochtones.
Mais si les paysages s'avèrent grandioses, ils n'en restent pas moins qu'ils font peser une menace sourde, leur immensité soulignant de fait l'état d'isolement dans lequel sont plongés les protagonistes. Car comme pour Alien, dans cet espace personne ne vous entendra crier...
Et puis, au moment de repartir de « Wolf Creek » voilà que leur voiture refuse de démarrer. A la panique, cède vite la place au soulagement de voir débarquer un « redneck » australien à l'allure débonnaire qui se propose de les tracter jusqu'à son campement. Une apparition providentielle qui instaure pourtant un certain malaise. Pas d’allure démoniaque ou de difformité comme signe ostentatoire de dégénérescence mentale. Mc Lean instille une atmosphère de plus en plus pesante par sa seule réalisation. Aux plans larges et en scope des superbes paysages succède un cadre se resserrant de plus en plus. La pluie et l’obscurité réduisant sensiblement un espace jusque là ouvert sur un horizon infini.
Tout bascule définitivement autour du feu de camp, tandis que la fatigue se fait ressentir.
Le point de passage du rêve au cauchemar se signalant visuellement par le seul fondu au noir du film, au moment où nos trois victimes s’endorment. Renforçant l'idée qu'il s'agit d'un (mauvais) rêve. Le réveil n’en sera que plus brutal, chacun étant prisonnier et isolé des autres, prêts à subir tous les sévices.

Avec le recul, il apparaît que ce film a pu inspirer Eli Roth pour son Hostel. Des jeunes partis faire du tourisme se faisant kidnapper pour être torturés, les évènements s’accélérant soudain après une exposition un peu longuette. Le film de Roth réactivant l’imagerie des camps de la mort nazis quand le film de Mc Clean s’attache à une violence plus viscérale encore. Impliquant et interrogeant la propre moralité mais surtout impuissance du spectateur. Et ce, grâce à l’idée aussi simple que géniale de suivre l'action en caméra subjective au moment du réveil de l’une des victimes. Le spectateur épousant le point de vue du personnage s'approchant progressivement du lieu de torture. Ce qui a pour effet d'accentuer le degré de désorientation et de tension générés par la situation.
Seule séquence à utiliser ce procédé, la suite se révèle tout aussi efficace que réaliste dans son traitement. En effet, la panique éprouvée génère une perte de lucidité des protagonistes les handicapant sévèrement dans leur tentative de fuite. Surtout, le réalisateur a l’audace d’aller au bout de sa logique narrative, les mises à mal s’avérant autant physiques que psychologiques, et qui auront des répercussions sur le ou les survivants lors du retour à la civilisation.

Outre une réalisation prenant le temps de construire ses plans et sa narration tout en ménageant surprises et instants gore, ce qui surprend véritablement, c'est que McLean malmène rudement cet archétype de « la femme forte qui se révèle dans l'adversité » que le cinéma d'horreur a répliquer (avec plus ou moins de bonheur) ces deux dernières décennies. Cette fois-ci, les jeunes filles en détresse subissent de plein fouet sans trouver la parade.
De même, soulignons « le méchant » en titre absolument génial d'ambiguïté. Alors qu’il apparaît au départ comme un bon vieux gars du coin un peu simplet, au fil des conversations ses propos ambivalents font monter la pression. Pour finalement apparaître tel qu'en lui-même, un pervers psychotique toujours prompt à torturer son prochain. Mais est-ce vraiment sa nature où seulement la manifestation des fantasmes de nos trekkers, alimentés par leur paranoïa et leur peur de cet (l') inconnu ?
Une indécision qui portera le film jusqu’au bout et qui contaminera le genre abordé lui-même puisque les héros ne se vengeront finalement pas de leur bourreau comme dans tout bon film d’horreur qui se respecte.
Et c'est justement l’ensemble de ces différences qui singuralise Wolf creek et en fait un film aussi appréciable. En mettant l'accent sur la menace latente de paysages grandioses et le déchaînement soudain de violence sans aucune justification (pas de mutation ou de consanguinité ayant ravagé le cerveau du tueur), le film baigne ainsi dans une ambiance onirique, laissant finalement planer le doute sur la véracité des évènements montrés et la santé mentale des protagonistes. Ceci étant corroboré par un dernier plan voyant la silhouette du tueur se découper sur fond de soleil couchant, véritable spectre symbolisant la violence d’une nature encore à l’état sauvage, celui-ci retournant d'où il était venu : du fin fond du bush australien ou peut être de l'imagination de son auteur...


Film d’horreur atypique et envoûtant, Wolf Creek est formellement superbe et révèle Greg Mc Lean qui étonne par la maîtrise de sa narration. C’est ce qu’on appelle un réalisateur à suivre. Reste à savoir s’il aura transformé l’essai avec son deuxième film, Solitaire.

Mad Detective

Publié le 06/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
Mad Detective
Dans la vie, faut pas se décourager. Ouais, ben je vous mets au défi de parvenir à voir un film de Johnnie TO dans un cinéma en France sans risquer le pétage de plomb ! Ça tombe bien, il est justement question d’aliénation dans Mad Detective…

Alors que la cinémathèque française lui a rendu hommage du 5 mars au 11 avril 2008, fort de 43 films, Johnnie To reste pourtant un inconnu du grand public. La quasi invisibilité de ses oeuvres obligent les connaisseurs et les fans à un véritable parcours du combattant pour les voir dans de bonnes conditions.
Il est étonnant que ce réalisateur n'ait pu trouver la place qu'il mérite en France, lui ce féru de Jean-Pierre Melville (dont il désirait un temps donner sa vision du Samouraï et du Cercle rouge) et dont il partage certains des signes distinctifs. L'amitié virile, la dignité des truands d'autrefois, rôle relativement secondaire de l'érotisme et de la femme dans la vie des hommes, autant de thèmes majeurs communs. Surtout, To est le maître actuel du polar hongkongais, de par sa mainmise tant économique (via sa boîte de prod Milkyway Image) qu'artistique (depuis l'exil des John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam).
Et tandis que le moindre film d’action pétaradant avec deux stars américaines bénéficie d’une large exposition, les distributeurs français snobent les polars ludiques, violents, virtuoses et réflexifs de Johnnie To. Certains lui reprochent justement cette virtuosité parfois ostentatoire masquant la vacuité de l'intrigue, simple prétexte aux expérimentations formelles les plus folles et les plus géniales (Running out of time, PTU, l'ouverture de Breaking News ...). Une intrigue parfois réduite à sa plus simple expression mais s'autorisant ainsi différents régimes de réalisation pour dérouler sa narration. Des explosions de violence à des moments plus intimiste ou comiques, l'ironie n'est jamais loin et infuse toute son oeuvre.
Le diptyque Election marquait déjà une rupture dans sa façon d'aborder le genre. Plus politique, plus sérieuse mais tout autant malicieuse. Avec Mad detective il s'oriente résolument vers des nouvelles contrées inexplorées.
Retrouvant Wai Ka-Fai, son co-réalisateur de Running on Karma, Fulltime killer et le co-fondateur de Milkyway, To se range pour une fois à une autre vision que la sienne puisque Mad detective est l'occasion de mettre le polar à l'épreuve du fantastique. Comme pour leurs précédentes collaborations, Wai Ka-Fai signe le scénario.

Tandis qu'il patauge dans une enquête difficile impliquant la disparition d'un collègue et l'utilisation de son arme dans une série de braquages sanglants, l'inspecteur Ho se décide à demander de l'aide à son ancien supérieur, Bun, pour lequel il a toujours eût le plus grand respect. Forcé à la retraite à cause des méthodes peu orthodoxes qu'il utilisait pour résoudre ses enquêtes et lui ayant coûté sa santé mentale, Bun reprend alors rapidement du service, mais non sans éveiller un doute certain chez Ho, déclarant qu'il a la capacité de voir la ou les personnalités cachées des gens...

Tout le métrage va donc s’articuler autour de ce personnage lunaire, à la fois comique et tragique qu’est l’inspecteur Bun. Une sorte de profiler de l’extrême qui n’hésite pas pour trouver les coupables de crimes à s’infliger les traumatismes subis par les victimes, toujours prêt à dévaler un escalier enfermé dans une valise ou être enterré vivant.
Malgré ses succès, Bun est considéré comme un doux dingue. Pire, sa santé mentale sera remise en question par son ancien subalterne qui lui voue pourtant une admiration sans bornes, Bun affirmant avoir le don de voir les différentes facettes des personnalités des gens. Le duo de réalisateurs relevant le défi de nous convaincre de la réalité palpable de l’univers mental de Bun. Autrement dit, concilier le monde réel et ses visions. Et pour ce faire faire, To et Ka-Fai optent pour un même traitement formel. Pas de filtres, de déformation de l’image ou autre subterfuge pour signaler l’apparition des personnalités. Envisager de la même manière la réalité et les apparitions instaure une proximité avec l’inspecteur Bun. Le spectateur voit la même chose que lui. Créant un lien et de l’empathie pour ce personnage persuadé de vivre toujours avec sa femme alors qu’elle l’a quitté depuis longtemps. Surtout, la perception du monde complètement biaisée du personnage ira jusqu’à soumettre la fiction elle-même. Illustration dans une séquence absolument magistrale où Bun reproduit le parcours meurtrier du braqueur. Débutant dans la rue de façon comique, Bun tire avec ses doigts en forme de pistolet sur 3 convoyeurs de fonds alors décontenancés, elle se poursuit dans un restaurant et l’ambiance devient plus menaçante avec l’alternance de plans du présent et du passé dans de parfaits raccords, pour se conclure dans la supérette adjacente, toujours avec la même alternance, lorsque le détective braque la caissière avec ses doigts tandis que dans le passé, l’homme masqué la tue au « même moment ». Une indiscernabilité qui est le lot quotidien de Bun. Et dont il s’accommode plutôt bien puisqu’elle lui permet d’avoir toujours sa femme à ses côtés. Ou plutôt la représentation de sa propre personnalité dissimulée.

Formellement maîtrisé, Mad Detective sait également se montrer touchant (la scène du dîner au restaurant où Bun et Ho sont accompagnés de leur « femme » respective) et parvient à croiser deux récits (l’intrigue purement policière et l’inclassable enquête de Bun), deux genres (le polar et le fantastique), deux visions (To et Ka-Fai) qui finiront par s’entremêler et se réunir dans un final explosif et référentiel, digne des plus grand polars hongkongais.
Tournant plus vite que son ombre essentiellement des polars urbains, Johnnie To parvient à chaque fois à se renouveler. Cette fois-ci ce n’est plus par la seule grâce de son talent mais l’adjonction de la dimension surnaturelle apportée au récit par son acolyte Wai Ka-Fai. Mais si Mad Detective semble marquer un nouveau tournant dans la carrière de To, c’est moins par l’intrusion de ce nouveau registre narratif que par l’importance prise par les figures féminines.

Où sont les femmes ?
Habituellement anecdotique, toute présence féminine est au mieux un enjeu narratif (The mission), au pire due au hasard (Si son Héroïc trio était composé de femmes c’était seulement parce qu’elles étaient meilleurs marché que des acteurs masculins !) ou simple ressort comique (Andy Lau travesti en femme dans le final de Running out of time) Or, ici c’est sciemment que To multiplie les personnages féminins. Après avoir structuré ses films autour de rivalités et confrontations masculines, il est temps pour le mogul d’en explorer le versant féminin. Ce n’est pas du tout ironique si dans Mad Detective, les femmes sont essentiellement présentes sous la forme des personnalités cachées des différents protagonistes, qu’ils soient hommes ou femmes. Bien au contraire puisque celles-ci s’affirment comme ayant le plus fort tempérament. Ce sont elles les voix de la raison, elles qui prennent les choses en mains quand tout dérape, elles enfin qui rassurent chaque petit garçon apeuré se dissimulant en chacun de nous. Présentes depuis le début, ces voix féminines révélées par le don d’un inspecteur passablement allumé, s’accaparent peu à peu le récit. Désormais, il faudra compter avec elles. Et le dernier film de To, Sparrow, semble confirmer cette nouvelle tendance, l’intrigue étant entièrement articulée autour d’une pickpocket dont tombe amoureux 4 bandits, et qui leur fera tourner la tête et chavirer le cœur.

Avec Mad Detective, une fois encore, Johnnie To renouvelle l’exploit de l’originalité formelle dans un genre particulièrement balisé. Malheureusement, l’ensemble de ses œuvres demeurent inconnues ou presque. Faudra t’il, pour que cela change, qu’il signe un remake hollywoodien d’un de ses films ou qu’il consente à tourner un film d’action pourri avec un has-been en tête d’affiche ?


Et toujours direction L'Ouvreuse pour retrouver cette critique et bien d'autres encore !

Fin du conte de fée : LE ROYAUME

Publié le 04/08/2008 à 12:00 par houseofgeeks
Fin du conte de fée : LE ROYAUME
S’il avait fallu attendre plus d’une décennie pour voir des films éminemment réflexif et pertinents sur le conflit vietnamien, les années 2000 semblent générer un temps de maturation beaucoup plus court. Une décennie de la vitesse accélérée où tout concourt à donner un rythme frénétique à l’existence - déplacements, consommation, téléchargements, tout est plus rapide. Il n’est qu’à voir les films prenant pour sujet la politique étrangère étasunienne, et plus prosaïquement les deux conflits en Irak, qui se sont régulièrement succédés. Dernièrement, le rythme s’est notablement accéléré entre la fin d’année 2007 et le 1er trimestre 2008 puisque ont débarqué une kyrielle de films sur ce sujet brûlant. Lions et agneaux , Dans la vallée d’Elah , Battle for Haditha , Redacted. S’il ne prend pas directement pour cadre le conflit irakien, Le royaume en explore les fondements, déroulant des relations américano-arabes plutôt tendues.
Un film pour le moins exceptionnel car venant du réalisateur de Welcome to the jungle, difficile de présager une telle intelligence dans l’exécution. Un traitement sans nul doute dû à Michael Mann intervenant ici à titre de producteur. Au-delà de la légitimité qu’apporte un tel nom, l’influence du maître à filmer est palpable. Notamment dans cette volonté de confronter chaque protagoniste à ses certitudes et ses doutes. Si l’on reste assez éloigné de la finesse psychologique de Heat ou Révélations, sous ses airs d’actioner bas du front, Le Royaume se révèle moins caricatural et plus subtil qu’énoncé lors de sa sortie.

Petit rappel de l’intrigue. Une équipe d'agents du FBI emmenée par Jamie Foxx enquête sur un attentat à la bombe ayant tués des ressortissants américains sur le sol saoudien, dont deux agents. Et pour cela ils doivent se rendre sur place, ce qui vu les relations entre les deux pays n'est pas gagné d'avance. Ils ont beau être américains, ils vont devoir se plier à certaines concessions diplomatiques. Désormais, la résolution ne passera pas exclusivement par l’action mais aussi et d’abord par la persuasion et la négociation.



Les experts : Riyad
Le ton est donné dès le générique, énonçant clairement et précisément la situation géopolitique unissant ces deux pays. Soit des relations entièrement consolidées autour d’intérêts pétroliers.
Ensuite, l'attentat (en deux temps) en question est proprement ahurissant de réalisme. La réalisation, le montage, l'intensité et la violence font de ces premières séquences des modèles du genre.
Evidemment, l’enjeu sera de retrouver et punir les coupables. Une intrigue classique et sans surprise. A priori.
Seulement voilà, avant de tout faire péter, il va falloir convaincre les plus hautes autorités de l’Etat de l’utilité de cette enquête. Pas d’action clandestine, tout se fera au grand jour et principalement sur un terrain diplomatique.
Et parce que les relations diplomatiques sont au point mort, et du fait de cet attentat aussi meurtrier qu'impressionnant, un climat de tension permanente règne. Ce qui n’empêche pas Fleury et son équipe de se montrer condescendant avec les locaux, de démontrer qu’ils sont meilleurs que les arabes pour mener une enquête, qu'ils veulent le bien de tous, etc. Mais avant de jouer "les experts" en vadrouille au Proche-Orient, nos agents vont devoir composer avec des protocoles pour le moins restrictifs. Et gagner la confiance de leur homologue saoudien, le colonel Al Gahzi, qui avoue ne rêver que de tuer les responsables. Une attitude quelque peu réactionnaire pour quelqu’un qui apparaît comme un "libertaire frustré" par le système militaire. Et première saillie dans les stéréotypes que le film mettra à mal.
C’est d’ailleurs l’une de ses grandes forces, utiliser nombre de poncifs du genre pour mieux les exploser par la suite. Comme ces personnages archétypaux qui semblent véhiculer de prime abord une pensée et une vision colonialiste du monde particulièrement nauséabonde. Une imagerie agrémentée par ce plan large nous présentant la fine équipe alignée, encadrée par les militaires mais au centre de l’image, avançant d’un pas déterminé au milieu des autochtones anonymes. Une image que le film se bornera sans cesse à briser.
De même, Le Royaume n'appuie pas lourdement sur les ressentiments et la tristesse légitimes de certains des protagonistes, et en présentent d'autres sous des côtés finalement plus sombres que prévus. Ainsi, l'aspect émotionnel lié au drame personnel vécu par le personnage de Jennifer Garner est traité de manière extrêmement pudique, ne versant jamais dans le pathos à outrance et déplacé.
Autre changement notable, Berg nous montre les conséquences de cet attentat du côté saoudien et la détermination du colonel Al Ghazi à retrouver les coupables. Autant pour préserver des relations fragiles que par rejet de tout fanatisme, qu’il soit institutionnel (l’armée) ou religieux.



Une fraternisation impossible ?
Les interactions sont envisagées sous un angle moins simpliste qu’à l’accoutumée et dont le mérite est d’assujettir l’action. Les tractations diplomatiques et le travail d'enquête semblent donc remplacer toute frénésie libératrice jusqu’à ce que le convoi ramenant les américains à l’aéroport soit attaqué et un des leurs enlevé. Dès lors, on passe à un autre registre narratif qui sera illustré par une réalisation plus hachée. Caméra à l’épaule, cadres resserrés, montage de plus en plus fractionné. Un dispositif idéal pour une immersion totale. Et offrant ainsi 30 dernières minutes remarquables, une plongée directe en pleine guérilla urbaine où la topographie des lieux et les tireurs embusqués rendent la situation encore plus anxiogène. L’alternance des plans de l’otage, dont le sacrifice est prêt à être filmé et vu par le monde entier, avec ceux montrant ses coéquipiers aux prises avec les terroristes afin de le libérer, dilate le temps « réel » et favorise ainsi une tension allant crescendo. Loin d’avoir la maîtrise spatiale de Mc Tiernan, Berg parvient pourtant à créer un environnement délétère et menaçant et des scènes d’action efficaces et prenantes.
Refusant le « tout-action » comme toute simplification des enjeux - tuer les « méchants » ne résoudra rien au final - ou un retour à un status-quo sécurisant, Le Royaume montre à quel point chacun est convaincu que l’autre ne rêve que de le détruire.
Pourtant, la fraternisation est possible comme le démontre Fleury et son homologue saoudien. Malheureusement, cet espoir sera bien vite liquidé (au sens figuré comme au sens propre !), dans un final aussi spectaculaire que tétanisant. Le plus déchirant étant que cet anéantissement viendra de la main d’une fillette.

Le Royaume intègre donc un contexte international où l’interventionnisme et le droit d’ingérence se doivent d’être plus mesurés. Mais la situation, la fiction, ont-elles bien changées ? Le temps des gendarmes du monde bodybuildés est certes révolu mais nos agents (dont une femme) restent sévèrement burnés et bien décidés à ne pas se laisser emmerder, que se soit par leur administration ou un prince saoudien.
Si Le Royaume semble aussi porté sur la bipolarité de relations pour le moins ambiguës entre les états-unis et l'arabie saoudite c'est qu'il est le reflet d'une vision manichéenne véhiculée et acceptée par nombre d'américains, quand bien même, de rapports en révélations, la situation réelle est plus complexe. Surtout, le film a ceci de remarquable que parmi la ribambelle de pellicules prenant pour cadre l’après11 septembre, il est le premier à donner forme à ce désir de revanche consécutif à l’effondrement des tours jumelles. Mais pas question de défoulement cathartique. Au contraire, Le Royaume dé-réalise le fantasme ultime des faucons de Bush Jr qui tentent de nous vendre un choc des civilisations qui n'a pas lieu d'être.
Malgré toute la meilleure volonté du monde, il demeure un mur d'incompréhension culturel qui engendre une violence aveugle ou fanatique. Différentes causes, mêmes maux.
"on les tuera tous." ? Ok, mais après ? Une impasse idéologique dans laquelle Berg n’hésite pas à envoyer ses personnages.
Loin d’être un film aux relents nauséabond et aux scènes d’action jouissives et décérébrées, Le Royaume ose énoncer un constat d’échec dans la lutte contre le terrorisme et saisit in fine une posture post-11 septembre beaucoup moins altruiste.
Un film à ne pas négliger et à (re)découvrir dans votre salon..
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