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20.08.2007
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Du kung-fu dans la caverne

Du kung-fu dans la caverne

Posté le 08.09.2007 par houseofgeeks
C’est vraiment le propre d’un chef-d’œuvre d’entretenir les interrogations et les interprétations. Et la saga Matrix est comme annoncée, une véritable révolution cinématographique mais également intellectuelle. Voir le nombre d’exégèses sur le phénomène !

La véritable et première influence de Matrix est le roman « Neuromancien »(1984) de William Gibson, qui avec ce livre a créé un nouvel univers, un nouveau genre : le Cyberpunk. Il est intéressant de noter que le film « Johnny Mnémonic » avec déjà Keanu Reeves, adapte une nouvelle de cet auteur.

Ce que l’on apprend dans le premier film, c’est que les machines ont réussi à asservir l’humanité et s’en servent de source d’énergie (via des cocons) pour vivre.
Mais plus important, les Wachowsky perturbent complètement notre perception du médium cinéma en nous disant que le monde virtuel – celui post-apocalyptique et des champs de cocons infographiés - est le monde réel. Ils opposent à une perception sensitive primale du spectateur (le monde de la matrice doit être réel car ressemble au notre) une réalité diégétique totalement contraire (il s’avère que le monde de la matrice est une simulation).

C’est là un des enjeux majeurs de la saga, voir au-delà des apparences. Ce n’est pas pour rien que la principale référence des frèrots ait été le livre « Simulacres et simulations » de Jean Baudrillard (Néo en tient un exemplaire dans Matrix et en lit un passage en voix-off, et le monologue de l’Architecte dans Reloaded est truffé de passages entiers).
Les Wachowsky construisent ainsi un univers régi par le simulacre et les apparences, faisant de leur trilogie une interrogation continuelle sur la perception première que l’on donne aux images que l’on nous montre. Ce doute des images entraînant d’ailleurs la saga dans le champ politique.

Si Reloaded révélait que Néo est un bug systémique (intégré au système) destiné à réapparaître après chaque "reload" de la matrice (en sauvant 23 personnes pour recréer une nouvelle communauté (mythe de Sisyphe)), le but principal reste de libérer les humains du joug des machines. Vraiment ?
Et si ce n'était tout simplement pas le cas ?

Pour plus d’éclaircissements , il faut se rapporter au court-métrage animé « la seconde renaissance » figurant sur le DVD « Animatrix ». Ce segment clé raconte les évènements pré-Matrix . Petit résumé.

Des robots en voulant s’affranchir de l’exploitation des humains se révoltent et se réfugient dans le « berceau de l’humanité » (en Afrique donc). Ils créent une véritable cité baptisée Zéro-One (pour O et 1, composantes du langage binaire informatique). Troublant que le dernier refuge des humains soit une cité appelée Zion (contraction de Zéro-One), non ?
Ces robots créent d’autres machines plus performantes et une nouvelle forme plus évoluée d’I.A (Intelligence Artificielle). La cité des robots domine économiquement les humains. Ceux-ci par peur et jalousie déclenchent une guerre qui voient les machines supplanter la race humaine. En guise de rémission, un pacte est signé (d’un code barre !), la chair humaine comme carburant contre un havre de paix pour l’esprit (la matrice donc).
La fin de cet anime voit un enfant se diriger vers ses parents pour découvrir en bout de course qu’il s’agit en fait d’agents de type Smith. L’enfant est en fait truffé de micro-processeurs et face à cette nouvelle autorité (de parentale se substitue celle machinale), cet être bio-mécanique se recroqueville dans la position du fœtus et prend la forme d’un cocon.
Puis dans Reloaded, avant que Néo combatte des centaines d’agent Smith, ils philosophent sur la raison qui les lie inexorablement, raison d’être.
Toujours dans Reloaded, l’Architecte révèle que le fonctionnement interne du système réfute l’humain au départ, quand bien même celui-ci est censé exister !
Enfin, il suffit de prendre les noms des personnages principaux évoquant précisément leur nature au sein de l’intrigue. Chacun répond à un critère précis comme un programme informatique dont la fonction est définie par son titre.

Donc la trilogie Matrix ne cause pas tant de la libération des humains du joug des machines que de la libération de machines persuadées par une forme machinale supérieure (Deus ex machina) qu’elles sont humaines pour mieux les contrôler (via les agents de la matrice) et en tirer une source d’énergie nécessaire à leur propre fonctionnement !

Et ce n’est pas du tout une énième divagation. Ce principe de machine humanisée qui découvre sa véritable identité est au centre même de « Blade runner » mais surtout est le ressort dramatique du comic-book « Hard boiled » scénarisé par Frank Miller et dessiné par Geof Darrow, designer en chef sur…la trilogie Matrix !

Et puis, le troisième film est titré Révolutions, avec un « s ». C’est quand même un revirement complet assez fortiche quand même.
D’ailleurs ce « s » n’a cessé d’intriguer. Car si l’on peut considérer cette trilogie comme révolutionnaire au niveau des effets visuels et intellectuel, c’est bien au niveau de l’intrigue que doit s’apprécier ce pluriel.
Si les deux premiers films permettent d’en déduire que se soit finalement une guerre pour la paix entre programmes, la virtuosité des wachowsky est d’expliquer cela dans le troisième non pas par le dialogue mais bien par les images, renforçant la cohérence de leur œuvre.

Une œuvre gigantesque qui peut se lire dans cet ordre, 1er film, puis les comics, le dvd Animatrix, vient le 2ème film. Et entre Reloaded et Révolutions, il convient d’intercaler le jeu vidéo « Enter the Matrix ».
Oui, car les frangins ont tourné spécialement 1 heure de scènes inédites révélant quelques clés du 3ème.
Dans le jeu, l’Oracle déclare au joueur que « un enfant spécial va changer le monde ». Cet enfant étant issu de deux programmes similaires à elle-même. Et là, on pense automatiquement à Néo.
Tout faux.

A la fin de Reloaded, Néo utilise ses pouvoirs dans le monde réel pour détruire des sentinelles, ce qui le laisse dans le coma. En fait, il a réussi à rejoindre la matrice sans y être directement branché. Plus précisément, on le retrouve au début de Révolutions dans une zone tampon entre le monde de la matrice et le monde réel.
Sur ce quai de gare, il fait une rencontre déterminante quant à sa nature même et son combat. Deux programmes (un homme et une femme), lui expliquent qu’ils sont essentiels dans le bon fonctionnement de la matrice. Néanmoins, ils ont découvert le sentiment d’amour et il en a résulté la conception d’un autre programme, leur fille.
Mais leur fille n’ayant pas de fonction dans la matrice, elle est donc inutile et voué à la destruction. Or, c’est sa survie que ces deux programmes vont négocier auprès de Mérovingien.
Dans Matrix, Morphéus dit à Néo que l’élu, le sauveur, a été conçu dans la matrice.
Ben ouais, le véritable élu est une élue.
Néo est bien sûr très important car de ses choix vont dépendre la libération des autres, mais celui qui les guidera vers la voie de la paix et de la sagesse est cette petite fille.

Cet échange avec les 2 programmes va transformer le combat de Néo. Outre la survie de Zion, il va lutter pour que les programmes inutiles (sans autre fonction que de nourrir la machine) ait un droit d’exister. Parce que Zion est en fait la terre d’accueil de ces programmes « inutiles » et on peut considérer que les cocons alimentant la matrice ne renferment rien d’autre que l’incarnation de ces programmes.

Comme on le voit, c’est révolution à tous les étages !

Si Néo doit être le libérateur, Smith est celui qui doit l’en empêcher. Deux extrêmes d’une même équation. Mais si Néo est un bug intégré à la matrice par l’Architecte, on apprend que la « mère » de Smith est …l’Oracle !
Si l’agent Smith est devenu si puissant et si dangereux pour la matrice c’est grâce à l’Oracle. En développant une telle menace, elle permet à Néo d’être le sauveur.
Néo dans cette dernière partie a compris sa nature de programme et va au bout de l’accomplissement de sa fonction. Son sacrifice (tel un néo-christ !) va lui permettre de se répandre partout dans la matrice et instaurer un ordre nouveau. Une paix entre machines qui sera maintenue par la petite élue, élevée dans ce sens par l’Oracle.


Beaucoup ont vu en Matrix une illustration du mythe platonicien de la caverne : Une société où des prisonniers ne voyaient la réalité que par l’intermédiaire d’ombres se projetant sur les murs auxquels ils étaient enchaînés de face, sans possibilité de se retourner. Mais cela va bien au delà, Matrix suggère des pistes théoriques en vertu de ses propres contraintes narratives ou fictionnelles. Il ne s’agit pas de faire entrer Platon ou Baudrillard dans un film de Kung-Fu mais bien d’introduire le Kung-Fu dans la caverne.
Matrix ne pose pas une hypothèse pour en parcourir les effets et en déduire les conséquences, mais incite le spectateur à explorer des pistes extérieures et en tirer ses conclusions. Il ne s’agit pas de plaquer sur le film des interprétations mais l’envisager comme une expérimentation philosophique.

Quelques détails de l’intrigue sont d’ailleurs révélateurs de la volonté des réalisateurs de ne donner aucune explication définitive.

Ainsi, le dispositif conçu pour recueillir l’énergie dégagée par l’activité cérébrale apparaît justement trop coûteux en énergie pour être vraiment utile.
On peut se demander alors si ce système ne permet pas de faire tourner un gigantesque ordinateur organique utilisant les réseaux neuronaux « humains » pour résoudre certaines tâches complexes nécessitant des procédures intuitives. La rencontre de Néo dans machine-city avec L’I.A peut le laisser supposer.
Ou bien, il peut s’agir d’une simulation qui associe la conscience humaine (et la liberté) à la puissance de machines pensantes afin d’explorer l’âme humaine. La présence, aux côtés de programmes « conscients » (Mérovingien, Smith), de programmes « intuitifs » (Oracle) chargés de modéliser l’esprit et le comportement peut corroborer cette hypothèse.
Comme on le voit, rien n’est figé.

Il est dit dans le premier que Néo était prêt à découvrir la vérité. Comment cela ?
Et bien si Néo est l’Elu, c’est indissociable de son statut d’exclu.
La vie de Thomas Anderson était un dysfonctionnement par rapport au système. Il menait une double-vie de hacker et son caractère altruiste (il aide concierge à descendre les poubelles alors que cette tâche n’entre pas dans sa fonction) en font un anticonformiste. Preuve que l’esprit de Néo n’a jamais véritablement accepté ce que la Matrice lui montrait. Ce refus de la réalité faisant de lui un candidat au débranchement.
De même que l’utilisation des lunettes fumées soit justifiée par l’intrigue, il n’empêche que c’est un des symboles les plus explicite du rapport impersonnel à autrui. Elles illustrent l’absence de subjectivité inhérente à la matrice.
Or on peut observer un premier changement du comportement de Smith, bien avant Reloaded ou que Néo le « détruise » à la fin du 1er.
Par deux fois il enlève ses lunettes. Si la première fois se fait dans le cadre de l’interrogatoire de Néo, c’est un geste purement professionnel et entrant dans le cadre de sa fonction d’agent intimidateur.
Par contre, la deuxième fois intervient à l’écart d’autres agents lors de l’interrogatoire de Morphéus. Cette fois, il sort de son rôle et emploie même le « je ». Il s’adresse en tant que sujet.
Lui aussi peut être considéré comme un « débranché » (ou un exilé) comme le prouve le fait qu’il donne à Néo son oreillette, le dernier lien qui le reliait à la Matrice (sorte de cordon ombilical).


Le but de la saga est bien d’explorer la Matrice, d’en dresser une carte en révélant les différents niveaux de représentation mais aussi les points de passages, les mondes intermédiaires avec leur différents degrés de liberté.
La Matrice n’est pas propre à chacun (sur laquelle chacun serait branché) mais elle est bien collective et interactive, ce qui ouvre des champs moraux et politiques.
Le problème n’est pas que le monde simulé soit « irréel » mais que la séparation entre ceux qui restent branchés et les débranchés entraîne le questionnement d’une définition du réel commun nécessaire à l’action collective.

Avec du recul, on s'aperçoit que Matrix II est éminemment politique.
La matrice est un système lisse et technologique, univers de la manipulation et des identités changeantes. A l'opposé, Zion le cloaque où vivent les derniers humains, est un système tribal et primitif qui tente de sauver sa peau face aux machines.
Mais mener une guerre suppose, au préalable, de repenser l'opposition au Système et donc d'en comprendre sa cartographie, son fonctionnement.
Dès lors, comment lutter contre un pouvoir diffus et instable ? Comment résister, tout simplement ?
C'est là que le film investit le terrain politique, offrant une intéressante réflexion sur la résistance et ses modalités.

De cette capacité de résister se pose le problème du terrorisme. Les rebelles de la matrice se battent pour « un monde sans règle ni contrôle ». Et à ceux qui refusent l’esclavage du système s’offrent deux voies : le détournement et la violence. Devenir hacker ou terroriste, si possible les deux à la fois.
Ce combat induit deux logiques guerrières, l'une croyant à l'efficacité d'une lutte depuis une position extérieure à la matrice. Mode d'action voué à l'échec face à un monde devenu réseau.
L'autre, une infiltration du système par ses trois électrons libres que sont Néo, Morphéus et Trinity. Ceux-ci circulant sans cesse d'un monde à l'autre afin de se réapproprier les lignes du réseau, de les détourner de leur emploi.
Cette suite montrant d'ailleurs Néo comme l'élu du peuple, son champion, non pas au nom d'une prophétie mais par sa capacité à inventer de nouvelles trajectoires à l'intérieur du système.

Beaucoup de critiques se sont cristallisées sur le fait que matrix fasse l’apologie de la violence aveugle. Si tous ceux qui n’ont pas été débranché sont potentiellement des agents, c’est à dire que s’ils font partie du système ils sont nos ennemis, alors on peut les dégommer sans états d’âme. Or, à aucun moment il n’est fait de cartons gratuits sur les gens peuplant la matrice.
D’ailleurs toute vision nihiliste est à proscrire. Néo ne cache t’il pas des disquettes dans un chapitre du livre de Baudrillard, complètement évidé et intitulé « on nihilism » ? Signifiant par-là que tout discours rendant la rébellion vaine est creux ?

Le terrorisme dans matrix recouvre deux problèmes. L’un éthique, une vie illusoire vaut-elle la peine d’être vécue (voir Cypher) ? Et l’autre politique, le problème est de savoir qui est véritablement l’ennemi et donc, quelle idée de la communauté il en découle. A ce titre, il est intéressant de noter que tout projet politique en dehors de la matrice est voué à reproduire des schémas décevants. Car d’un côté on a une caste de super-rebelles et de l’autre un conseil et une communauté première reconstituée qui ne voient que par une guerre à mort contre les machines.

A cette utopie réactionnaire va se substituer une utopie de l’alliance. Le désir de destruction des machines pour se libérer va évoluer en un désir de paix comme le proclame le kid à la fin du combat dantesque contre les sentinelles : « la paix est revenue ! ». La paix ne se fera pas contre les machines mais avec elles et autrement. Et se fera carrément dans le virtuel comme le laisse présager la toute fin.

L’initiation de Néo passe par l’apprentissage des arts martiaux. Le but de cette ascèse n’est pas de se libérer de l’illusion des sens et de la Matrice mais de faire usage de la « grande raison du corps ».
Les films n’opposent pas une bonne réalité et une mauvaise apparence mais définissent plutôt un bon usage des apparences. De même que l’acquisition de connaissances ne doit pas mener vers Zion mais vers une maîtrise toujours plus intense de soi dans la Matrice.
Le caractère syncrétique de l’œuvre n’est pas là pour donner raison à tout le monde mais construit plutôt un langage commun qui s’apparente au mythe.

Et cette volonté syncrétique se caractérise par la fusion de plusieurs doctrines différentes dans le mode religieux mais font également la synthèse de divers moyens d’expressions visuels (Films de kung-fu, comics, japanimation, jeux vidéos).
Les Wachowsky vont même plus loin puisque cette trilogie permet de questionner la foi aveugle enseignée par les divers dogmes religieux. Foi aveugle que la Création est bonne, que l’Homme peut s’y réaliser en entrant en relation avec Dieu et que la vraie vie se joue justement dans cette relation. Mais les diverses religions défendent également la thèse selon laquelle la connaissance pour elle-même est un piège.
Or, Matrix formule l’idée que le savoir est essentiel à la survie et se sont les ignorants qui sont châtiés.

Cette distorsion des apparences se poursuit bien évidemment dans Reloaded avec comme point névralgique la fameuse rencontre avec le créateur de la matrice, l’Architecte, qui remet toutes les convictions de Néo (et donc les notre ) en cause. La prophétie n’est là que pour entretenir l’espoir d’une libération. Et l’Oracle participe de cette manipulation. En perpétuant ainsi la recherche d’un semblant de libre arbitre, on peut faire suivre un chemin tout tracé. Cette révolte afin d’être contrôlée est intégrée au fonctionnement de la Matrice.

Et avant la sortie de Révolutions, ce jeu des apparences a eu son point culminant avec l’ultra médiatisation outre-atlantique de la prochaine opération chirurgicale permettant à un des frères de changer de sexe !
Ce qui est totalement faux. Ce faits divers participe de leur entreprise de déconstruction des apparences et illustre surtout à quel point leur propos est ambitieux. Car outre le cinéma, ils ont développé leur saga sur tous les supports, comics, série de court-métrages animés, jeux vidéos et maintenant tabloïds !

Mais d’autres pistes d’exploration sont aussi intéressantes.

La 1ère question de Néo à l’Architecte est : « Pourquoi suis-je ici ? » Néo est apparemment le seul personnage sans fonction ni mission clairement déterminées. A cet effet, il est intéressant de noter que Néo subit plus qu’il ne provoque les évènements. IL ne sait jamais ce qu’il doit faire, ne prend aucune initiative, ne se bat que lorsqu’il est menacé. Tous (Morphéus, Oracle, Smith, Architecte…) s’attachent à la cause finale, veulent lui assigner un objectif (libération/réinitialisation). Une manière de le contrôler, de donner un sens à son errance épuisée en la rapportant à un travail fonctionnel.
Epuisée car plus l’intrigue avance, moins Néo parvient à dormir. Et c’est précisément cet état de fatigue permanent qui le fera accéder à un niveau de conscience tel qu’il peut saisir la réalité de la matrice (une suite de codes).
Son état de conscience atteint son paroxysme dans « Révolutions », car une fois perdu la vue (au sens physique), il voit la réalité comme jamais : tout est baigné dans un halo incandescent.

Un épuisement qui confère même une certaine étrangeté à Néo. Néo est un « freak » et son isolement par rapport au reste de la communauté en fait, justement, un être spécial et primordial à sa survie (apologie de l’individu face au groupe).
Etre débranché, c’est avoir une liberté abstraite, elle ne deviendra concrète que si Néo retrouve un rôle. C’est à dire s’il peut se rendre nécessaire localement, non pour se réenchaîner à nouveau dans un circuit de contrôle mais pour développer toutes les conséquences de son pouvoir à l’intérieur de la matrice même à une autre place que celle qui lui était originellement assignée (action subversive). Au lieu de réinitialiser la matrice, il la sauve et donc la transforme !
Il a plié les contingences de la matrice à ses exigences. Au lieu d’une approche rigide (destructrice), synonyme de mort, il s’est distordu.

C’est l’enfant à la cuillère dans le 1er épisode qui lui donne ce précepte bouddhiste. Cet enfant est d’ailleurs l’archétype du moine zen puisque représenté en tenue traditionnelle, crâne rasé et en pleine méditation pour tordre une cuillère.
Mais ce n’est pas la voie que va emprunter Nèo. A la méditation et au détachement, il va préférer la voie du guerrier.
Du moins jusqu’à ce qu’il arrive à machine-city dans le III. Car à ce stade, il a acquis un tel niveau de conscience qu’il revient à une interprétation bouddhiste de son action. En effet, ce qu’il perçoit du monde environnant est parcouru de flux d’énergie (dont la matière, le temps et l’espace seraient des replis).

Ce que nous apprend l’enfant à la cuillère est la vérité de la surface (de l’image) où tout s’arrête. Ce qui compte n’est pas le pouvoir de l’esprit mais l’image de la torsion (reflet du monde sur la cuillère se tordant). Du bon usage des apparences. Une des interrogations de la trilogie qui apporte une dimension réflexive et une mise en abyme du cinéma des Wachowsky.
La véritable liberté de Néo réside non pas dans sa capacité à se fixer des buts, à s’opposer à des mécanismes (une rigidité qui confère à la mortalité) mais bien dans celle de se loger dans leurs plis, de se plier.
C’est exactement ce qu’il accomplit au bout du chemin. Au lieu de détruire la matrice, il la sauve du virus Smith en se soumettant (se pliant) à sa volonté, ce qui lui permet de se répandre partout dans la matrice.
Néo est libre.

La symbiose temporaire avec Smith permet de générer une nouvelle forme d’opérativité. Et ce n’est qu’ensemble que ces deux insoumis pourront construire quelquechose qui échappe à toute fonction ou finalité préalablement donnée.
En fait, on peut interpréter leurs conversations avant chaque baston comme autant d’explorations hésitantes d’une nouvelle pensée de l’opération.
Néo l’a compris, le salut passe par la fusion de leur deux êtres complémentaires. Smith en a l’intuition mais ne peut s’y résoudre et c’est pourquoi il l’appelle toujours « monsieur Anderson », niant ainsi son statut d’être nouveau.
C’est seulement après l’avoir appelé Néo pour la première fois qu’il est pris de panique. Il a trouvé son véritable rôle et cela le terrifie. En ce sens, Smith peut apparaître comme un Néo n’ayant pas accompli de parcours initiatique le préparant à son accomplissement par l’anéantissement.

Smith présente d’ailleurs de multiples facettes tout au long de la trilogie. Et son évolution est concomitante de celle de Néo. D’autant plus renforcé lorsqu’on apprend que la « mère » de Smith est l’Oracle.
L’agent Smith est l’ennemi des « humains » qu’il déteste. Il est donc capable d’un sentiment de haine auquel répond l’amour de Néo pour Trinity.
A la fin du 1er épisode, Néo le détruit mais il renaît transfiguré. Il n’est plus un agent, il travaille à son compte, c’est une seconde anomalie. Néo et Smith ne sont d’ailleurs que les deux extrêmes d’une même équation.
Il devient un programme dont le fonctionnement s’autonomise par rapport à sa fonction. Il devient un « exilé », au même titre que le sont le Mérovingien, Perséphone et le maître des clés.
Et cette liberté, Smith ne semble pouvoir que l’accrocher à un seul objectif, réaffirmé de manière obsessionnelle : anéantir Néo.
Si le problème de Néo est de se défaire de l’illusion de sa propre liberté en comprenant le sens de son action, celui de Smith est plutôt, une fois libéré, de se donner un but, un sens à sa vie.


Matrix incite bien évidemment à s’interroger sur la nature de la réalité.
De quel point de vue peut être interrogée la distinction entre rêve et réalité ?
Parce que si dans le premier épisode, la Matrice est définie comme « un monde de rêves engendrés par ordinateur », on apprend dans Reloaded que la réalité que perçoit Morphéus (l’élu doit sauver l’humanité) est une illusion : « J’ai eu un rêve, et ce rêve m’a maintenant abandonné ».
Parce que la réalité n’a rien de préférable en soi (laide et inhospitalière), seul le désir de liberté a pu amener à la préférer au confort parfait de la matrice. Or cette liberté est une donnée du programme de contrôle.
Comme Morphéus en fait l’expérience, on peut parfaitement percevoir la réalité en vivant pourtant dans la plus grande illusion. Sa « réalité » (Zion est une terre de liberté, Néo est le sauveur) n’est pas vraie.
Ce qui amène à s’interroger sur le mode de fonctionnement de la Matrice elle-même.
En effet, plus qu’un système générant des stimulations neuronales par des simulations (système par ailleurs extrêmement complexe à générer chez chacun des millions d’individus connectés), la Matrice peut être pensée comme une usine à rêves.
Ainsi, elle peut se contenter d’induire chez les individus le rêve des situations dans lesquelles ils sont impliqués. Et on peut penser qu’elle peut induire des rêves concordants sans avoir à s’assurer que les individus s’accordent sur une même interprétation. Pour ainsi, leurrer les « humains » sur leur propre subjectivité.
Et ce rôle du rêve peut expliquer son importance narrative quand l’Oracle dit à Néo que ses rêves sont le signe d’une « vision » plus fine que sa perception du code.
L’enjeu étant moins d’opposer rêve et réalité que de parvenir à constituer une liberté dans et par le rêve. Ce que tend à confirmer le fait que la saga se termine dans la Matrice aux côtés de l’Oracle.


La toute fin montre l’Architecte dire à l’Oracle qu’elle a gagné la partie en jouant un jeu dangereux. En effet, on vient d’assister ni plus ni moins qu’à l’affrontement d’entités supérieures (des dieux) instrumentalisant les autres programmes pour arriver à leur fin. Référence à toutes ces mythologies (grecques, romaines, nordiques) voyant les dieux s’affronter en manipulant les humains.

De là découle une interprétation possible des lois régissant le monde de la matrice.

La fonction assignée par l’Architecte à Néo est de retourner à la source afin de réinitialiser la matrice. C’est une illustration du principe Stoïcien de l’Eternel Retour. Le monde renaît perpétuellement de ses cendres. Et si les stoïciens s’accordent sur le fait que l’ordre du monde n’offre aucune échappatoire, comment interpréter la possibilité offerte à Néo de sauver Trinity ? Donc, l’Architecte n’exerce pas un contrôle total contrairement au Dieu stoïcien qui maîtrise le moindre détail.

Et puis Smith et le Mérovingien sont des programmes sans fonction mais refusant d’être supprimés donc non réinitialisés. Mis en parallèle avec le fait que chaque programme important « s’amuse » avec les individus pour arriver à ses fins, la Matrice doit plutôt être comparée à un monde nietzschéen où des volontés de puissance cherchent à se dominer les unes aux autres en recréant les choses du point de vue de leurs fins propres.
Et dans ce mode nietzschéen, une volonté de puissance s’impose à une autre non pas en s’opposant à elle ou en la détruisant mais en réinterprétant son sens et ses fins. Ceci pouvant expliquer que certaines scènes des deux premiers épisodes se retrouvent « réinterprétées » dans le III d’un point de vue plus pragmatique.


LA VOIE DU GUERRIER

La saga n’implique pas seulement un éveil de la conscience mais aussi une vérité du corps, de l’action.
Son apprentissage débute lorsqu’il s’écrase au sol après avoir tenté de défier la gravité en se persuadant que ce qu’il voit n’est qu’illusion. L’esprit ne peut seul s’éduquer et c’est donc le corps qui va prendre le relais. Si la compréhension de l’esprit est essentielle, elle va de pair avec la compréhension du corps.
Et la compréhension de la Matrice doit s’incarner dans l’action. C’est par la maîtrise supérieure de son corps virtuel que Néo pourra réellement libérer son esprit de l’emprise de la Matrice (comme y parvient partiellement le sprinter de l’anime « World record »).

Dans nos sociétés, la vitesse est de l’ordre de l’observable (cadran horaire, compteurs…) et rythme nos vies. La reconquête du temps et des rythmes du corps est un des défis de Matrix. Pour cela, Néo doit apprendre qui il est et ce qu’il doit faire par le combat.
Le fait qu’il puisse se télécharger les techniques existantes montre d’emblée que la technique comme enchaînement mécanique n’est rien. Il doit quand même s’exercer et notamment apprendre un certain rapport au mouvement et à la vitesse.

L’éveil à une nouvelle forme de conscience est une des fins des arts martiaux.
Et c’est en atteignant l’immobilité dans le mouvement que la pensée se trouve menée vers sa réalisation la plus parfaite. Plus on avance dans les combats, plus la lenteur apparaît comme la nouvelle image de la vitesse. C’est ce qu’illustre le procédé du « bullet-time ».
C’est là le terme de la voie du guerrier, l’acquisition de l’immobilité dans la mobilité n’est alors rien d’autre que la perception de la mobilité de toutes choses dans l’immobilité.
La force de Néo réside dans la sagesse du corps. Dorénavant, il pourra non seulement interpréter (vision du code constitutif de la Matrice) mais appliquer l’énergie (maintenant, Néo peut tout faire : voler, arrêter les balles, ressusciter…)

A la fin du 1er, il arrive au bout de sa maîtrise du combat parvenant à la réalisation d’une image nouvelle du corps et de sa vitesse.
Maintenant, il faut se demander « Pourquoi combattre ? ».

Les maîtres s’accordent pour dire que le but ultime n’est pas la victoire et qu’il faut savoir se sauvegarder (terme qui prend toute son importance dans cet univers régi par les lois informatiques).
Le combat contre les « clones » de Smith pose alors la question du moment. Pourquoi ne pas s’échapper avant ? La lutte contre un ennemi qui se démultiplie fait perdre un précieux temps.
Précisément parce que cette fois-ci, la connaissance que l’on vise ne se borne pas à l’éveil de l’esprit mais ne peut avoir lieu que dans l’action du corps.
C’est en fait Séraph qui l’exprime clairement peu avant, lorsqu’il se bat contre Néo. « On ne connaît pas vraiment une personne avant de l’avoir affronté ». Néo doit saisir le moment où il doit parvenir à faire corps avec ce qui s’oppose à lui.
Ce cheminement prend donc fin dans Révolutions où l’ultime combat entre Néo et Smith vise effectivement à saisir ce moment. Car Néo a compris que sa finalité est de se ré-unir avec Smith (l’idée qu’ils ne sont que les deux faces d’un même programme s’exprime dans la connexion qui les lie depuis le début). Ce combat doit maintenant permettre à Smith de le comprendre.



LA MATRICE OU LA CAVERNE

Là où le prisonnier libéré de Platon trouve son bonheur suprême dans la contemplation de la réalité extérieure et doit être forcé à redescendre dans la caverne, l’action de la trilogie à surtout lieu à l’intérieur de la réalité virtuelle de la Matrice.
Ce qui pose ce postulat formulé par les deux premiers films : l’humanité ne semble devoir être libérée de la Matrice qu’à travers la Matrice elle-même. Ce que viendra confirmer le III.

On peut distinguer trois niveaux de perception distincts avant d’accéder à la vérité.
- l’inconscience ; de la réalité du monde qui les entoure et de la vérité de leur perceptions
- doutes ; quant à la réalité des choses. Ce qui précipite le réveil.
- Conscience de la Matrice et connaissance nouvelle de la matrice qui en résulte
Cette perception de la Matrice peut être décomposée en la capacité de lire le code constitutif (connaissance précieuse pour se guider, notamment) et la capacité d’accomplir dans la Matrice des actions qui dépassent l’entendement.
Mais comme on l’a vu, c’est Néo qui par le combat parvient le mieux à développer sa perception de la Matrice.
Il voit la structure de chacun des objets ce qui lui permet de les soumettre à sa volonté. La saisie des structures immanentes de la réalité virtuelle lui fournit un genre de connaissance « intuitive ». Connaissance qui se manifeste par sa perception de l’avenir (à travers le rêve récurrent de la chute de Trinity) mais également par sa capacité à altérer les machines elles-mêmes (fait ressentir l’amour à Perséphone et surtout stoppe des sentinelles dans le monde réel).

Loin d’aborder la Matrice comme une caverne où on le contraint à redescendre et dont l’obscurité l’aveugle, Néo rend donc la Matrice transparente à son esprit et en fait son terrain de jeu favori. Parfaitement illustré dans Reloaded qui voit Néo prendre un certain plaisir à utiliser ses pouvoirs.

ELOGE DE LA CONTINGENCE

La finalité de la saga Matrix reste bien l’arrachement à la servitude où chacun est assigné à une fonction. Le système se voulant parfait donc inhumain. Ou bien sans humains donc parfait.
C’est contre ce monde inhumain - monde de la nécessité, sans contingence - que luttent les résistants. La Matrice est tout, l’individu rien. C’est à travers le cheminement de Néo que s’exerce une éloge de l’affirmation de l’individu face au groupe.

Cette société de la surveillance totale renvoie à un monde totalitaire. Néo est, incarne l’homme nouveau. Mais pas dans le sens que les régimes totalitaires donnaient (nouveau car pur produit et fruit de l’idéal totalitaire). Néo est exactement l’inverse, on peut dire qu’il est l’homme à nouveau, tel que nous le connaissons (libre de ses choix, de se tromper) dans nos sociétés « démocratiques ».
Le monde dont rêve les insurgés est le notre. Leur idéal est notre réel (intéressante mise en abyme de la fiction par rapport à la vie du spectateur).
Les entrevues chez l’Oracle appuient une telle interprétation. Son cadre de vie est une version un peu vieillie du notre, style années 60 (époque où le rêve du tout technologique n’avait pas encore prise ?). Ce qu’elle donne à voir de l’avenir est donc proche de notre passé récent.
Il s’agit donc moins de la création d’un monde nouveau que de la résurrection d’un monde aboli où régnait la contingence.

On observe également une opposition de la naissance et de la culture. Dans ce monde mécanique, les « humains » y sont cultivés, abolissant toute notion d’événement.
Or, quoi de plus irréductible à tout système et à toute pensée totalisante qu’une naissance ?
C’est exactement ce que représente la « naissance » de la petite fille. Le retour de l’imprévisible, de l’événement. Et c’est d’autant plus subversif que cette naissance est le fruit de l’union de deux programmes !

La fin du premier film peut être considérée comme une fin en soi mais pas comme le terme. C’est pour cela que ce film fonctionne indépendamment de ses suites.
Il montre bien que l’enjeu principal est bien la reconquête de la dignité de l’homme en tant que sujet libre. Cette fin éclaire à posteriori l’ensemble du film.
Comme le dit Néo : « Je vais leur montrer un monde sans vous, un monde sans règles ni contrôles, sans limites. Un monde où tout est possible. » La condition première qui permettra d’écrire l’histoire est l’avènement de la contingence.
Les deux suites ne faisant qu’explorer le chemin pour y arriver.



La trilogie entière lie liberté et recherche de la vérité. Ce qu’offre Morphéus est la vérité, non le bonheur.
Que Néo choisisse la recherche de la vérité sans considération de bonheur fait de lui la figure ultime du philosophe.

C’est pour avoir confondu vérité et bonheur que Cypher est amené à trahir. Son but est de retrouver une forme de bonheur perdu que lui conférait l’ignorance de la Matrice. C’est pour cela qu’il demande à être réintégré sans aucun souvenir de ce qu’il a pu découvrir, pour lui l’ignorance est constitutive du bonheur. Mais cette ignorance, le mensonge, conduit à l’emprisonnement.
Or, la liberté est le fondement même de la recherche de la vérité. Et cette recherche se fait nécessairement dans la douleur.


Comme le dit le philosophe Conche « Il est évident que la possibilité pour l’homme de porter le moindre jugement de vérité se fonde sur la liberté, car si le jugement était déterminé par quelque causalité que se soit (biologique, sociologique, psychologique ou autre) et non par la vue de la vérité, par quel hasard se pourrait-il être vrai ? »


LE TAO DE LA MATRICE


Le 8 novembre 1700 Leibniz (savant et philosophe allemand) reçoit une description du Yi-King (livre divinatoire chinois). Il est étonnamment proche de sa découverte d’un calcul binaire.
Il y voit le moyen de transcrire par une langue des choses, le code fondamental (et donc l’intelligibilité du monde) crée par la sagesse divine.
Ainsi, la rencontre du monde digital, crée par le Grand Architecte et du monde des transmutations prédit par les Oracles a t’elle déjà eu lieu.

Mais qu’aurions-nous gagné dans ce monde rêvé par Leibniz ? Un monde où tout est réglé précisément ? Un monde où la plus petite anomalie est voulue pour contribuer à la perfection de l’ensemble ? Un monde d’une précision mathématique ; l’enfer en somme.

La croisade que croit mener Néo doit permettre la libération de tous les « branchés » en leur montrant la vérité. Mais comme le montre le personnage de Cypher, il ne suffit pas de dire aux gens la vérité nue pour qu’ils désirent se libérer de leurs illusions.
De même qu’il ne suffit pas de sortir du monde virtuel pour échapper aux règles et aux contrôles.
La fin du 1er épisode pouvait laisser penser que la seule voie résidait dans un affrontement frontal hommes/machines. Mais c’est un constat d’échec, la libération attendue ne s’est pas faite. Néo n’a pas compris sa mission.
Soumise à l’emprise de la technique, qui sous sa forme numérique a fini par transformer la réalité même en virtualité, l’humanité ne peut espérer son salut que d’une reconquête des signes et des simulacres.

Et c’est l’Oracle qui exprime la voie à suivre : retourner là où le chemin de l’Elu fini, à la source. Néo doit suivre la voie du maître prônée par le Tao, revenir à la Source, un lieu qui précède la création des formes.
Comme le martèle « Reloaded », c’est le choix qui est primordial. Il est d’une part une manifestation du libre-arbitre (illusoire ou non) mais ce choix à proximité de la source représente le terme de la voie du guerrier.
En effet, le guerrier est programmé pour l’ultime décision plus que pour la victoire. Ce qu’exprime le Tao : « l’homme vertueux frappe un coup décisif et s’arrête ». C’est ce qu’illustre tout du long « Reloaded » et la question sous-jacente « Pourquoi combattre ? ». Parvenir au moment où est donné la possibilité de réaliser le geste parfaitement juste.

Pourtant ce geste consiste à ne rien faire. Ne pas faire ce qui était attendu (sauver l’humanité) mais laisser les choses aller son cours (ainsi que l’exprime Smith dans « Revolutions » en parlant d’inéluctabilité de leur confrontation).
C’est ce que fait Néo en se laissant absorber par Smith, permettant ainsi sa dispersion dans la Matrice et donc sa transformation.
Comme le dit le Tao : « la fin rejoint l’origine et l’Empire se rectifie de lui-même ». C’est exactement ce que rappelle un hexagramme du Yi-King : « De la dissolution initiale à la réorganisation finale, telle est la voie du développement qui réside, paradoxalement, au cœur de la dispersion ».
Contrairement au 1er épisode qui avait vu un aboutissement (éveil du héros et 1ère victoire) ; « Reloaded » plonge Néo dans le trouble et la confusion. Mais cette extrême confusion n’empêche pas qu’il soit mis en position de décision ultime. Et le seul choix laissé est justement de ne pas sauver l’humanité !
Il est dans la plus parfaite confusion quant à son être véritable. De plus, chaque nouvelle révélation sur la Matrice assénées par l’Oracle, Mérovingien ou l’Architecte le laisse circonspect et dubitatif.
Mais comme le dit un autre hexagramme du Yi-King ; l’impasse et l’épuisement sont nécessaires à l’accomplissement du grand homme.

Le Tao ne peut être considéré comme une solution (de plus) aux questions soulevées par la trilogie, il est la voie de leur abandon.
La voie que suit Néo est celle des questions sans réponses, du retour au chaos, par laquelle l’homme est conduit à tordre son esprit jusqu’à devenir totalement libre, c’est à dire adhérent au désordre naturel des évènements. Un refus du déterminisme, de règles de conduite qui se traduit par l’apprentissage de la souplesse, de la spontanéité. Il n’est pas besoin de briser les règles pour exister quand il suffit de les plier.
Les images de torsion (du personnage et du décor même), représentant la faculté d’adaptation du héros l’attestent. Il n’est pas l’Elu de pouvoir briser la Matrice . Il l’est de pouvoir s’y mouvoir librement. Il n’a plus peur des signes et des machines, du calcul et du virtuel.
Il suit une voie où les oppositions perdent toute signification : la réalité virtuelle, c’est la réalité même.


LIBERTE VIRTUELLLE


La résistance est un échec, à la fois statistiquement circoncis et volontairement assumé. Donc maîtrisée. Car ce 1 % de sujets refusant le programme peut être contrôlé s’il leur est accordé la possibilité de choisir.
C’est ainsi que le fonctionnement de la Matrice s’est affiné et le nombre de réveils ramenés à une minorité. L’effet de réalité s’appuie sur la liberté originaire laissée à chacun. Liberté de choisir d’accepter ou non les différents contenus de ce monde, liberté de se construire à travers le choix. Mais il ne suffit pas qu’ils aient une liberté dans le jeu, il faut encore qu’ils aient la liberté de jouer.

C’est là un des fondements du fonctionnement de la Matrice. Il ne suffit pas de laisser le choix entre différentes possibilités internes au jeu, mais il faut encore laisser ouverte la possibilité de sortir du jeu comme une possibilité interne au jeu.
C’est ainsi que les résistants sont contrôlés. A la liberté « empirique » (évolution grâce au choix entre diverses possibilités) s’ajoute la liberté « transcendantale » de quitter le jeu (la possibilité de choisir l’impossibilité du jeu).
Cette liberté étant la seule chose réelle. Et elle amène à s’interroger non pas sur tel ou tel aspect de la réalité mais sur la structure du réel en totalité.

Avec la fonction de réinitialisation propre à « l’Elu », il est offert un 3 ème niveau de choix à Néo. C’est à lui que revient de choisir si le choix originaire doit être de nouveau offert ou non à la multitude des sujets.
Deux portes s’ouvrent à Néo . Réinitialiser la Matrice ou sauver Trinity. Perpétuer le système ou l’extinction de sa race. Sauver Trinity entraînant nécessairement une Apocalypse totale.
La Matrice fonctionne donc également à la condition de laisser ouverte la possibilité de son impossibilité. Il est donc offert à un des joueurs non plus un choix empirique ou transcendantal mais bel et bien cosmique ! Le choix de permettre à tous de continuer à jouer ou de le refuser à tous.
Finalement, ce n’est plus seulement une interrogation métaphysique de la nature de la réalité mais une inquiétude éthique qui porte sur la valeur que nous sommes prêts à donner au monde dans lequel nous vivons.

PUISSANCE DE L’AMOUR

Si la romance entre Néo et Trinity apparaît à beaucoup comme inhérente aux blockbusters hollywoodiens et d’un intérêt limité, il est nécessaire de la replacer dans son contexte pour comprendre toute la force qu’en tire Néo et le rôle essentiel de Trinity dans la saga.

En effet, Néo n’a accès à une puissance nouvelle qu’après avoir ressuscité dans le 1 er suite au baiser donné par Trinity. D’ailleurs là on entre dans une caractéristique infantile de l’œuvre où le personnage de Trinity refuse la mort de Néo. Cela ne peut arriver car elle l’aime. Et effectivement, il ne meurt pas.
Néo ne devient pas l’ Elu parce qu’il a compris sa mission cosmique mais parce qu’il est celui dont Trinity est amoureuse. Il est l’Elu de son cœur à elle…

L’amour n’est pas seulement un sentiment, il est aussi une autre manière de se rapporter au réel lui-même. Et ce au travers du regard que l’on porte à l’être chéri.
Néo est unique non pas relativement à la totalité des « humains » envers qui il aurait une mission, mais il l’est relativement à un être singulier à qui il est lié par une relation exclusive. Il n’est pas l’unique responsable de tous mais l’exclusif objet d’amour d’un seul.

Et c’est bien parce qu’il est « l’Unique » en ce 2 ème sens modeste du terme qu’il devient inadéquat à son propre rôle et qu’il déjoue donc la fonction de contrôle cybernétique qu’il est censé incarner.
La Matrice n’est pas une succession d’évènements écrits à l’avance, elle marche à la liberté humaine. Or, si Néo a été programmé pour aimer, il a reporté ce sentiment exclusivement sur une seule personne.
Et c’est en cela qu’il met en échec les calculs de l’Architecte. Car face aux deux choix proposés, au lieu de la sauvegarde de l’espèce c’est la vie de Trinity qui vaut plus que tout aux yeux de Néo. Son choix est totalement irrationnel.

Et c’est donc finalement peut être bien dans cette histoire d’amour que les frères livre la charge la plus impertinente de leur œuvre. Au pathos de la responsabilité collective - sacrifier un seul pour en sauver des millions – Néo préfère le bonheur personnel.

Les frères Wachowsky ont établi LA mythologie du 3ème millénaire. Maintenant c’est clair, ces deux là sont pas humains !

Sinon, les scènes de combats sont à tomber par terre !! Et on pourrait en parler autant que des dialogues et autres réflexions philosophiques !





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