Florent Emilio Siri voulait dépeindre la guerre d’Algérie comme les américains ont dépeint celle du Viêt-Nam, montrer à la fois la violence des combats et les désillusions engendrées.
Un pari insensé amplement réussi puisque « L’ennemi intime » n’est rien moins qu’un grand film de guerre digne de « Platoon », « Full metal jacket » et même du livre de Conrad « Au cœur des ténèbres » (base de travail de « Apocalypse Now »).La descente aux enfers du lieutenant Terrien qui se dessine en filigrane permet de relier la grande à la petite histoire, l’universel à l’intime.
C’est peu dire que le cinéma français reste peu disert en matière de films de genre. Ce ne sont pas les sporadiques tentatives de talentueux réalisateurs (Aja/Levasseur, Maury/Bustillo, Gens, Caro…) qui le sortiront de l’ornière. Il faut pour cela livrer un film à message, au militantisme confortable comme « Indigènes » pour trouver grâce et jouir d’une certaine reconnaissance.
Porté par le scénario de Patrick Rotman adaptant ses livres sur la question, le film complète admirablement la réflexion menée par son documentaire, lui aussi intitulé « L’ennemi intime ». Après avoir recueilli les témoignages des survivants, Siri lui, s’attelle à faire parler les morts.
Le contexte historique dans lequel évolue le film est celui des grandes opérations menées sous l’appellation « Plan Challe » (de février 1959 à mars 1960) et destinées à écraser définitivement les maquis algériens et de reconquérir les territoires contrôlés par les fellaghas. L’action du film se situant dans la période due juillet à décembre 1959, soit au paroxysme du conflit.
C’est là que débarque le jeune lieutenant Terrien (Magimel) pétri d’idéalisme et qui va se confronter au cynisme du sergent Dougnac (Dupontel impérial), au reniement du capitaine Berthaut et aux absurdités d’une guerre qui ne dit pas son nom.
Film de guerre mais aussi véritable western dans la manière qu’à Siri de magnifier les paysages marocains par l’utilisation du scope ou la façon dont se manifestent les fellaghas ne laissant, à la manière des indiens, comme traces de leurs passages que les stigmates de leur sauvagerie.. Et puis l’Algérie n’est – elle pas un territoire de l’ouest de la France, lieu d’une guerre civile dont les blessures ne se sont jamais refermées ?
Outre ses combats esthétiquement réussis, immersifs et viscéraux au possible, une des grandes réussite du film est de refuser toute héroïsation et tout manichéisme Aucune exaltation possible, la section de Terrien ne fait que réagir aux attaques, les rares initiatives s’avérant catastrophiques (la 1ère scène, l’attaque au napalm). Aucun morceau de bravoure bien que le film souligne le courage et l’abnégation de ces soldats. Et puis chaque camp se livre à des actes barbares, la France commettant des exactions hautement condamnables rendant la cause qu’elle défend douteuses et illégitime.
Le film insiste également fort à propos sur la participation des harkis à la seconde guerre mondiale aux côtés des français, mettant en évidence le caractère doublement fratricide du conflit en question . Un des soldats de la section, Saïd, s’apercevant que le fellagha capturé et lui ont combattu ensemble lors de la bataille de Monte Cassino.
Surtout, 9 petites années séparent les 2 conflits. Assez pourtant pour oublier les tortures infligées par la Gestapo et les reproduire ici (le capitaine Berthaut ).
« L’ennemi intime » s’attache donc à recontextualiser les évènements dans un contexte historique plus large et replacer ces faits dans le cadre d’une narration afin d’éviter tout didactisme lourdingue.
La mission assignée à Terrien et les siens, localiser et éliminer un dénommé Slimane, est un pur prétexte, l’objectif étant atteint par hasard sans qu’aucun s’en rende compte. Ce qui intéresse véritablement Siri, c’est le microcosme constitué par cette section hétéroclite composée de très (trop) jeunes appelés, d’un baroudeur, d’un harki, d’un idéaliste et d’un enfant et vivant en vase clos.
Outre ses déchirements autant fraternels qu’idéologiques, chacun s’accommode comme il peut de la violence environnante.
Plus particulièrement, le film tente de répondre à la question posée par le documentaire de Rotman, comment un homme ordinaire devient un bourreau banal ?
La structure du film est concomitante de l’évolution de Terrien, celui-ci devenant ce qu’il haïssait.
Dans un contexte d’isolement favorisant la perte de repères, la logique de la meute ou la préservation du groupe, les apparences trompeuses (paysannes ou fellaghas), le climat d’incertitude et l’ambivalence morale vont le précipiter au fond du gouffre.
Terrien incarne la figure du juste, il refuse la barbarie. Mais face à la logique de la guerre qui une logique de l’instant, de l’instinct, l’écart qu’il maintenait entre son être et sa fonction ne pourra être maintenu. Les évènements auxquels il sera confronté lui martèleront que le seul moyen de survivre est d’adhérer pleinement à sa fonction. Et d’oublier toute humanité.
Les traumatismes successifs subis par Terrien sont mis en scène de manière quasi hallucinatoire. Ainsi on passe d’une absence de musique et de bruits à un environnement sonore saturé, ne reste que la respiration saccadée et le visage halluciné de Magimel. Terrien atteint les limites de l’acceptable.
Face à une violence sauvage (pulsionnelle) et une violence rationnelle (utile), Terrien s’aperçoit, trop tard, que l’ennemi n’est pas en face mais en soi.
Alors aucun choix ne serait possible, quand bien même on serait préparé à ne pas répondre à la barbarie par la barbarie ? Non. Le personnage de Dougnac est là pour l’attester. Contre toute attente et alors qu’il faisait figure de bourreau ordinaire, il aura le courage de tout abandonner.
Aussi démonstratif que nécessaire, notamment dans les combats, tout en jouant du hors-champ et des allusions, Siri est parvenu à représenter cette violence sans tomber dans la complaisance.
S’il rend justice aux combattants, jamais il ne tente de réhabiliter cette guerre. Il en montre toutes les facettes (tortures, exécutions sommaires appelées aussi « corvée de bois », massacre de villages entiers, utilisation du napalm) et les contradictions.
Un film d’une intensité rare, qui tout en menant une réflexion approfondie sur ce conflit, sait ménager des séquences terrifiantes, fortement chargées en émotion et adénaline.
L’impression d’absence de la guerre d’Algérie sur nos écrans renvoie en fait à l’absence d’un grand film sur le conflit ou même d’un film d’action classique comme le génère toute guerre. Une béance que « L’ennemi intime » vient enfin combler.
Après la légitimation législative (loi du 18 octobre 1999 reconnaissant le qualificatif de guerre, renommant les actions de maintien de l’ordre ne guerre d’Algérie), Siri offre une légitimation cinématographique.
Alors, quand un film se montre aussi épique et intelligent dans la manière de traiter d’évènements aussi traumatisants que la guerre d’Algérie, on lève son petit cul et on se précipite dans le cinéma le plus proche !