Le terrific duo Rodriguez/Tarantino revient malmener nos rétines et secouer nos esprits épris de conformisme avec deux films énergiques et hautement référentiels. Les deux amigos espérant ainsi recréer l'ambiance euphorique et galvanisante de leurs jeunes années où, gavés de pelloches aussi incroyables qu'improbables, ils ont cultivé leur amour pour le cinéma sous toutes ses formes.
Et alors que la production cinématographique outre-atalantique est frappée d'inanité, les remakes de classiques des seventies se multiplient de façon presque exponentielle. Et puisque ce retour sur ces années dorées est devenu inévitable, pourquoi ne pas leur rendre un vibrant hommage tout en donnant un sacré coup de pied dans la fourmilière !
C’est avec ce but avoué que naquit le projet « Grindhouse », proposer deux films en un. Mais le bébé est malheureusement loin d'être viable.
« Grindhouse » se veut (et doit se vivre dans l'absolu) comme une expérience de cinéma typiquement américaine, soit deux séries B présentées en double-programme et caviardées de bandes-annonces détonantes.
Mais suite au four commercial outre-atlantique, ce programme est dédoublé pour une exploitation maximum perdant donc toute singularité. Pour faire passer la pillule les frères wenstein nous proposent des versions rallongées de « Death proof » et de « Planet terror » (les traductions françaises enlevant un peu plus de charme à l'entreprise !).
Le projet « Grindhouse » tente de réactiver tout un pan du cinoche de drive-in : les films d'exploitation (sexploitation, blaxploitation, horror movies, rape and revenge,etc). Soit des bandes souvent fauchées et pas toujours très bien filmées ou montées mais dont l'esprit frondeur, les scripts bien barrés et la puissance d'évocation faisaient le bonheur des spectateurs des années 70.
Années fondatrices pour Tarantino, tous ses films étant clairement sous influence.
Pourtant, il est étranger à l'esprit des seventies. Son travail est très ludique mais aucunement engagé. Il n'est pas aussi radical que d'autres envers un contexte socio-politique, menant plutôt sa révolte contre un cinéma auteurisant et s'exhibant comme de qualité. Sa lutte se meut en une réhabilitation du cinéma de genre. De tous les genres. Et surtout ceux sans aucune légitimité.
Aussi « death proof » doit être pris pour ce qu'il est - une énième déclaration d'amour à ces films aux situations les plus improbables – et pas comme une re-création artificielle et vaine.
D'autant que les anachronismes tels que l'utilisation d'un portable ou de sms s'intègrent naturellement à la fiction. Nous sommes bien en présence d'un film contemporain. Tout le décorum (générique, grain, sautes de l'image, look général...) servant à identifier la référence aux seventies. Au delà d'un maniérisme envahissant, cet « habillage » renforce l'immersion du spectateur et apporte un regard rétrospectif. Tout en soulignant que, finalement, les préoccupations des jeunes filles d'il y a trente ans sont identiques à celles d'aujourd'hui.
Une gent féminine seulement absente de son 1er film « Reservoir dogs » puisque toute sa filmographie voit leur présence et leur importance croître. « Death proof » étant le point d'orgue de cette déclaration d'amour. On ne peut le réduire au fétichisme affiché et assumé par Tarantino pour les pieds. D'ailleurs, il en joue énormément dans ce film, à la limite de la parodie. Il aime les femmes. Entièrement.
Ici, 8 femmes sont à l'honneur. Magnifiées par des dialogues savoureux et jubilatoires et la caméra. Même dans la mort. La scène où la voiture des filles se fait percuter par celle de Stuntman Mike (Kurt Russel) est incroyable de violence, de lyrisme et de cruauté mêlés. Quatre angles de caméra différents permettant de détailler les dégâts sur leurs magnifiques corps.
Les seuls mâles présents ne jouissent qu'en les tuant (Russel) ou ne pensent qu'à les abreuver de « pina culada » (Eli Roth).
Rectification. Pas de femmes dans « Réservoir dogs » ? Physiquement c'est sûr. Mais n'oublions pas que la 1ère scène montre les malfrats en train de discuter dans un café de la signification profonde du hit de Madonna « Like a virgin » ! Une vraie conversation de filles. Juste retour des choses, dans « Death proof » elles parlent et se comportent comme des mecs. Ultime mise en abyme, elles ont droit également à leur séquence dans un coffee-shop où les digressions se portent sur le film « Point limite zéro » de Richard Sarafian.
Une référence qui habite et parcourt tout le film et surtout la seconde partie. Tout comme son modèle, au-delà du concept basique du road-movie se bornant à décrire une trajectoire rectiligne, le film épouse le parcours intime des protagonistes.
Dans « Vanishing point » cela s'apparentait à un retour sur le passé de Kowalski (sa dodge blanche se volatise au profit de la voiture noire qu'elle vient de croiser) sauf qu'ici on repart à la situation de base afin d'en mesurer l'évolution (la 1ère partie se voit re-doublée dans la 2ème).
Si le film de Sarafian représente le point de disparition des illusions communautaires et des idéaux portés par les sixties, « Death proof » figure la perte de l'innocence et la mort de l'amour idéalisé.
Le premier quatuor a beau faire, se sont de vraies midinettes croyant encore en un romantisme suranné. La tendance s'inverse par la suite puisque malgré leur image d'écervelées, se seront les plus aptes à survivre.
Tarantino livre rien moins que l'ultime film féministe. Certains y voient plutôt la concrétisation de son désir de faire un slasher. Rien n'est plus faux. Si Stuntman Mike s'apparente à un tueur en série (la voiture remplaçant l'arme blanche), il incarne plutôt une misogynie délétère.
Tarantino ne peut se réclamer totalement de l'esprit 70's, les conditions sociales et politiques sont complètement différentes. Les films de cette décennie se basaient sur une violence réaliste, sur le refus de l'autorité et l'affirmation de l'individu.
Des années 70 considérées comme dernier âge d'or du cinéma américain et modèle à reprendre. Se définir par rapport à cette décennie glorieuse est symptomatique de la main mise actuelle des studios sur le processus créatif. La référence constante chez de nombreux cinéastes (Soderbergh, Aja, Tarantino donc....) témoigne de leur désir de réappropriation et de faire des films adultes menés par les personnages et le scénario.
Si la plupart du temps cette référence relève d'une argumentation marketing (cf tous les remakes décérébrés de classiques du genre comme Zombie, Texas chainsaw massacre,etc), la démarche de Tarantino demeure d'une sincérité et d'une intégrité touchante. En se réappropriant les codes inhérents aux genres, en s'en amusant, en les détournant, il enrichit à la fois son cinéma et notre contre-culture.
Une belle preuve d'altruisme de la part de quelqu'un habitué à voir son oeuvre décortiquée et scrutée par les critiques. Remercions le d'aimer et de connaître ces films mieux que quiconque. Et tant pis pour les exégètes bornés et réducteurs qui ne veulent voir que roublardise et recyclage au lieu du travail d'un vrai passionné.
Les innombrables citations, les emprunts à des univers spécifiques n'ont pas besoin d'être repérés et identifiés pour produire la sensation d'un émerveillement, comme s'il s'agissait d'une hypothétique première fois. Se crée ainsi un monde de cinéma à la fois autiste et totalement ouvert où l’origine ( la réalité, le modèle) ne peut se dissocier de son autre (la reprise, la fiction).
Avec « Death proof », il opère une synthèse de son œuvre, thématiquement et visuellement, mettant un terme (provisoire ?) à son exploration de la psyché féminine. Dorénavant, il peut s'atteler à celle masculine comme semble l'attester son prochain projet au titre sans équivoque : « Inglorious bastards » !