Après avoir savouré à sa juste valeur le segment de Quentin, passons à la tambouille mexicaine de son ami Rodriguez. Contre toute attente, elle se révèle bien plus digeste que prévu. Mieux, son goût fortement épicé relève de belle manière l'expérience « Grindhouse » ainsi que sa carrière.
Et pourtant, depuis le début cela aurait dû nous sauter aux yeux tant sa filmographie est révélatrice : Robert Rodriguez est un vrai réalisateur estampillé « Grindhouse ». Ses films parfois montés à la hache foisonnent d'idées rarement exploitées entièrement, prétextes aux sujets les plus casse-gueule ou aux concepts aussi improbables qu'un mariachi préférant la musique des balles à sa guitare, des extra-terrestres boutés hors de la fac grâce aux propriétés d'une étrange poudre blanche, des espions en culottes-courtes (etc...).
Il aura fallu attendre le diptyque avec son pote Tarantino pour s'en apercevoir. Mais il serait plus juste de dire que c'est l'exploitation distincte des dits films qui aura fait éclater la vérité.
Tarantino est brillant, un geek aussi génial qu'ambitieux mais il n'est pas à proprement parler un « grindhouser » (désolé pour le néologisme). Il en a l'esprit mais pas la lettre.
Car on peut reprocher à Rodriguez sa propension à vouloir s'occuper de tout (réalisation, montage, musique voire peut être un jour la vente de pop corn) occultant souvent les enjeux narratifs (Sin City ou plutôt Statique City !) comme esthétiques (Spy Kids 3D, Shark boy et Lavagirl : véritables boursouflures visuelles) mais pas sa générosité, son excitation et son énergie passées à satisfaire nos plus coupables plaisirs de geeks hardcore : gunfights homériques, explosions dantesques filmées sous tous les angles, projection de sang et tripaille en tous genres le tout relevé de femmes létales, belles et excitantes.
Rodriguez respire, transpire le film d'exploitation. Et son « Planet terror » enfonce le clou une bonne fois pour toutes.
Ça commence très fort avec la bande-annonce de « Machete » entièrement dédiée à cette tronche impayable de Danny Trejo. En 2mn30 d'images aussi évocatrices que dévastatrices d'un Machete en action, avec des femmes ou en leader d'hommes brandissant des....machettes (!), il parvient à attiser notre désir d'en voir encore plus.
Plus qu'une bande-annonce, la note d'intention de ce qui va suivre.
Chassant sur les terres du schizophrénique « Une nuit en enfer », « Planet terror » s'apparente plus à une relecture qu'à un remake. Il joue sur la même dynamique d'une montée en crescendo trouvant sa résolution paroxystique dans un final débridé où les décors comme les corps finissent par exploser !
Exploitant le schéma même de « La nuit des morts-vivants » de George Romero, d'abord comme à reprendre (« Une nuit...) puis comme modèle à pervertir. Et de belle manière.
Le film regorge de personnages haut en couleur bénéficiant d'une iconisation outrancière et jouissive (l'entrée en scène de Bruce Willis est un régal !), de situations absurdes et scènes mémorables (voir ce que Naveen Andrews prélève et collectionne de ses adversaires !).
Car finalement, à l'instar des films d'exploitations dont il se réclame, l'histoire de « Planet terror » importe peu. D'autant qu'elle est archi-rebattue : une poignée de survivants doit combattre et survivre à l'attaque de zombies infectés par un virus chimique. C'est définitivement une intrigue prétexte à tous les délires. Le personnage de Rose McGowan en étant la parfaite illustration. Au fur et à mesure du métrage sa jambe droite, d’abord amputée, se voit remplacée tour à tour par un pied de table puis un bon gros shotgun, pour in fine arborer une superbe mitrailleuse digne de la révolution méxicaine, traduisant sa transformation en guerrière de plus en plus féroce et charismatique.
Le film est bardé de références et d’hommage plus ou moins appuyés - films de zombies (l’enfer des zombies, l’avion de l’apocalypse), les films de siège (Carpenter style !), les bandes italiennes post-apocalyptique – non plus destinées à contenter les fans hardcore mais rendues significatives et signifiantes par le scénario même. Montrant, comme à l’époque de « Une nuit en enfer », l’apport inestimable de Tarantino dans l’écriture.
L'hommage est rendu jusque dans l'habillage du film. Image tremblotante, rayures et grain à l'appui. Jusqu'à la fainéantise légendaire de Rodriguez ici exploitée par le biais d'une bobine entière portée disparue ! Une ellipse aussi folle que géniale et qui n’entrave en rien la compréhension et la cohérence des évènements.
Outre la patine visuelle, l’utilisation d’acteurs communs (Rose Mc Gowan, Michael Parks, Q.T himself) participe à l’hommage rendu.
Il va vraiment au bout du concept alors que Tarantino ne marquait son métrage que par intermittence. Des différences de traitement qui en font des films complémentaires, indissociables dans leur démarche de ressusciter ce genre de double-programme.
Cependant, l'expérience « Grindhouse » avait déjà été tentée par les deux compères en 1996. Et oui, « Une nuit en enfer » en était une tentative non avouée. Sauf que sa particularité était de l'expérimenter au sein du même film, sans coupures. La 1ère partie dialoguée est du Tarantino pur jus préparant à l'hystérique 2nde partie de l'ami Roberto.
Etrangement, le public américain bouda son plaisir ne rendant pas justice à la vision des deux compadre. Et si « Death proof » est sorti rallongé dans nos contrées, c'est bien sur l'aura d'auteur à part de Tarantino que le film fut vendu. Festival de Cannes oblige. Injustement oublié de la campagne promo de son pote, le film de Rodriguez apparaît comme le canard boiteux de la bande.
Certes, il ne gagnera pas de prix mais il saura à coup sûr faire frémir les amateurs de pelloches azimutées et gagnera leur coeur.
Car les personnages sont attachants, bien campés, les seconds couteaux au diapason (Mickael « Terminator » Biehn, Tom Savini maître es maquillages horrifiques...) et les séquences d'anthologies se succèdent : l’apocalypse s’abattant sur l’hôpital par le biais de l’attaque des infectés (dont une délectable référence au « Jour des morts-vivants » lorsque les infectés se repaissent des tripes des patients et du personnel soignant), l'assaut sur le snack où sont réfugiés les survivants, le démastiquage en règle pour s'en échapper...
Robert Rodriguez fidèle à lui-même.
Et contre toute attente, il étonne par son scénario travaillé, une mise en scène maîtrisée et surtout inventive, enfin au service de l’histoire et plus seulement ostentatoire et en roue libre.
Pas de digressions ou de réflexions sur la société ou le genre. Pas le temps. Comme si le film, lui-même pris de convulsions, devait lâcher tout ce qu'il a dans le ventre avant de succomber au virus (du conformisme ?).
Cependant, le film de Rodriguez permet de souligner la tendance actuellement à l'œuvre à Hollywood.
Face à une esthétisation de plus en plus conventionnelle, des images numériques de plus en plus lisses et transparentes, « Planet Terror » se présente comme une alternative on ne peut plus radicale. Ce n'est sans doute pas par simple pudeur et respect de son aîné (« la nuit des morts-vivants ») que les agents contaminant sont nommés infectés. Niant par là même leur nature zombifiée, ils stigmatisent toute une production grand public puisant aux sources du genre tout en refusant d'en assumer l'héritage.
Sans doutes les prétentions de « Planet Terror » s'avèrent être plus basiques. Il n'empêche qu'il détonne clairement dans le paysage.
Et s'il est autant marqué d'imperfections à la fois narratives et esthétiques, c'est bien pour rendre compte du lissage formel qui s'opère partout ailleurs.
Avarie de leur distribution oblige, nous avons rendu compte de chaque film distinctement. Or, « Death Proof » et « Planet Terror » sont les deux parties d'une seule et même oeuvre. Il est temps de rendre justice au travail du duo Rodriguez /Tarantino en soulignant ce que leur démarche a de fondamental.
Confronté à des films de genres malmenant les codes et la narration, le spectateur lambda se trouve démuni car incapable d'interpréter ce qu'il voit autrement que par des grilles de lecture obsolètes et hors sujet.
Dans le diptyque « Grindhouse », la question demeure de savoir comment appréhender ce trop plein de bavardages, ces suites ininterrompues d'outrances visuelles et stylistiques. Le fait que le public américain ait boudé son plaisir est là pour l'attester.
Les deux réalisateurs entreprennent de nous réveiller et d'échapper au cauchemar de Stepford (cf le livre « The Stepford wives » de Ira Levin où la société idéale s'apparente à la vie paisible et sans aspérités d'une bourgade idyllique)
Bien sûr, c'est l'hommage aux films ayant bercés leur adolescence qui a présidé à l'élaboration de « Grindhouse ». Ce fut pourtant un échec commercial cuisant.
Putain, mais avec des motifs aussi putassiers que des zombies, des voitures et des meufs bien roulées, ils auraient dû exploser le sacro-saint box-office !
Face à une réalité sculptée à même les codes dans lesquels se complaît son audience, « Grindhouse » propose une matière brute à (re)définir.
Ce film atypique, dans sa longueur comme dans sa forme et son unité, est révélateur d'une industrie toujours plus uniformisée.
A noter que le virtuose « Smokin' aces » (Mise à prix en V.F) de Joe Carnahan participe de la même démarche de questionner le positionnement d'hollywood face à des OFNIS dont la vacuité apparente ne doit pas masquer une réelle sincérité et respect des spectateurs.
Enfin, le recours à des effets spéciaux gorissimes à même le plateau (la KNB's touch), à des cascades sans artifices (se sont bien Russel et Zoé Bell au volant ou sur le capot) singularise le film, soulignant de fait une emprise du numérique toujours plus croissante (et inquiétante ?). C'est également le propos de « Zodiac » de David Fincher, sorti à la même période, que de s'interroger sur l'hybridation de la réalité avec le numérique. Sous une forme plus classieuse mais à chacun ses armes, Robert Tarantino ayant choisi une explosion festive et jubilatoire.
Plus qu'une expérience américaine convoquant la nostalgie d'un âge d'or où les séries B se permettaient tous les excès esthétiques autant que narratifs, « Grindhouse » se défini comme une exception culturelle américaine.
Lorsque l'on voit les limites de l'exception culturelle bien de chez nous, à quand une immigration choisie du couple Tarantino/Rodriguez ?