On le pensait fini, incapable de se renouveler, répétant et les vidant de toute substance les même thèmes et motifs au point de devenir d’une vacuité insondable.
Non, Cronenberg est toujours là. Plus tout à fait le même. Il a évolué. Comme ce qu’il montrait dans ses essais sur la nouvelle chair. Cette mutation n’a pu se départir d’une certaine douleur. De l’intéressé mais aussi et surtout des spectateurs et fans de son œuvre qui restaient pour le moins dubitatif devant la tambouille post vidédrome et post matrix d’ « Existenz » (bien que conservant certaines fulgurances sur les niveaux d’imbrication de réalité, notamment) et le pensum prétentieux « Spider » recyclant une imagerie psychiatrique des plus simpliste.
Cronenberg est un auteur à part entière. Ses œuvres pour le moins viscérales et radicales l’ont cantonné à la confidentialité d’un cinéma d’horreur pas encore en odeur de sainteté parmi l’establishment. Comprenez pas assez rentable et par trop répulsif. A partir du moment où il a acquis une aura de respectabilité, à partir de « Crash » pourtant polémique mais lui ayant ouvert le palais des festivals cannois, il n’aura eu de cesse de satisfaire à tout prix ses thuriféraires. En voulant s’affranchir des codes du genre, Cronenberg tourne à vide préférant se regarder le nombril. Car c’est en les respectant, en les étreignant que l’on peut se montrer subversif et transgressif. Soit l’essence même d’un cinéma de genre qui en plus de donner des émotions fortes à quelque chose à dire.
Et alors qu’un David Lynch s’enfonce de plus en plus profondément dans une démarche quasiment autiste, Cronenberg est parvenu à sortir de cette spirale infernale avant qu’il ne soit trop tard.
La rédemption commence, et c’est un sacré clin d’œil, avec le magnifique « A history of violence », soit la quasi rédemption du personnage principal (bien que parler d’acceptation du « mal » serait plus juste). Alors qu’il se prédestinait à dépeindre l’Histoire de la violence, enfin redevenu humble il préféra s’attarder sur une histoire, une vie parmi d’autres. Celle de Tom Stahl (Viggo Mortensen), père de famille tranquille tenant un coffe-shop dans une bourgade reculée qui, confronté au danger, se découvre une capacité presque surnaturelle à dézinguer son prochain. Ainsi, utilisant les codes du film noir, du polar il peut digresser sur le refoulé, la part d’ombre présente en chacun et qui ici est matérialisé par le personnage de Ed Harris, absolument terrifiant, sur la contamination de la violence, comment elle affecte le corps physique mais également familial et celui de la communauté.
Et oui, il est toujours obsédé par les transformations du corps mais cette fois-ci au niveau comportemental et plus exclusivement les mutations physiques.
Ici, la violence se fait brute et sèche - les quelques débordements sanglants pour rappeler les dégâts qu’elle engendre - et contamine les rapports humains. Familiaux, amitié et conjugaux.
Un grand film un peu plombé par le dernier acte mais dont la séquence finale du repas familial relève le niveau à elle seule. Ou comment de simples échanges de regards et des gestes simples (poser une assiette) parviennent à faire culminer l’émotion.
La nouvelle et passionnante carrière de Cronenberg se poursuit avec le grandiose « Eastern promises » ou « les promesses de l’ombre », titre français pour une fois d’une beauté et poésie rare.
Une sage-femme (Naomi Watts) aide une jeune immigrée russe de 14 ans a accoucher. Elle sauve le bébé mais pas la jeune femme. Ne reste que le journal intime de cette dernière, écrit en cyrillique. Voulant retrouver sa famille, elle demande à son oncle de lui traduire. Mais ses pérégrinations l’entraînent dans le milieu de la mafia russe londonienne.. Sa rencontre avec le chauffeur de Kirill (Vincent Cassel), fils du parrain local va bouleverser sa vie. Ce Nikolaï (Viggo Mortensen) prendra une place prépondérante dans son existence comme dans l’organisation dirigée par Semyun (Armin Mueller-Stahl génial)
Ce film peut être considéré comme une préquelle au précédent, ou tout du moins une alternative au chemin emprunté par Viggo Mortensen. Ce n’est pas un hasard si Cronenberg poursuit leur collaboration.
Un film qui agit moins comme un miroir déformant à « History of violence » que comme son négatif. Après la mise à l’épreuve par la violence de la famille traditionnelle, cette fois-ci on se retrouve à scruter comment une famille mafieuse va se décomposer.La structure même du récit demeurant presque identique et chacun débutant par une mise à mort qui conditionnera le reste du métrage.
Là encore, Cronenberg joue parfaitement la partition du genre abordé, à savoir l’observation du fonctionnement et les interactions d’un clan mafieux. Récit et réalisation classiques et classieuse, les caractères sont typés et à la limite stéréotypés, pourtant une menace sourde et une atmosphère déliquescente se font ressentir. Trafic, meurtres commandités, prostitution, esclavagisme sexuel ne sont là que pour le décorum. Ce qui fascine et intéresse le réalisateur est le parcours, la transformation de cet homme à tout faire. Son langage corporel invalidant constamment le rôle qu’il joue ou qu’on veut lui faire jouer. Car comment expliquer que Anna la sage-femme soit intimement convaincu qu’il est incapable de tuer de sang-froid ?
Les mafieux russes ont leur vie tatouée sur la peau. Et s’ils disent beaucoup, ils ne disent pas tout.
Scène sublime que celle voyant l’intronisation de Nikolaï au sein du clan. Il se présente face aux 5 patriarches presque nu, laissant sa peau parler pour lui. A la fois symbole et signe d’appartenance ces tatouages, qu’ils soient le signe d’une hérédité ou qu’ils soient acquis par mérite stigmatisent des douleurs, des fêlures bien plus profondes. Comment face à une telle transformation corporelle garder son intégrité non plus physique mais bien morale ? Dorénavant, Cronenberg s’interroge sur les conséquences mentales d’un corps physique changeant et non plus sur les conséquences physiques produites par des dérèglements psychiques.
Et la confrontation dans les bains –douches, d’une beauté infinie et d’une âpreté extrême dans sa violence, cristallise merveilleusement ses doutes et ses choix moraux.
« A history of violence » se terminait sur une séquence sans parole, la famille réunie autour de cet homme ayant accepté sa part d’ombre. Cette fois-ci, le personnage de Viggo Mortensen est également à une table mais seul. Le tout bercé par un monologue en voix-off d’un passage du journal intime dissertant sur les promesses d’un monde merveilleux hors de Russie, appuyant tragiquement que finalement, il s’enfonce dans l’ombre.
C’est beau de voir un cinéaste faire peau neuve.