Vendu comme un film repoussant encore plus loin les limites technologiques de la performance capture, on en oublie que Zemeckis a livré rien moins qu'un putain de film barbare et épique, dans la droite lignée de « Conan ». Non, tout l'intérêt du film ne demeure pas dans la modélisation photo-réaliste des formes et courbes généreuses d'Angelina Jolie. Certes, ils ont grandement amélioré la technique mais à part elle et sir Anthony Hopkins on peine à reconnaître le reste du casting. Au moment de la sortie de « Final fantasy : the spirit within », tout le monde s'accordait à prédire une révolution complète du médium. Il n'en a rien été. Certes, le film bénéficie de superbes images, le travail sur les textures et le grain de la peau est tout bonnement ahurissant, mais plombés par un scénario à la fibre écologique gnangnan et une réalisation poussive, il n'arrive jamais à impliquer un tant soit peu les spectateurs.
La technique de la performance avait été inaugurée par Zemeckis avec Le pôle express et développé avec « Monster House » et augurait d'une liberté nouvelle en terme de réalisation pure. Car ces films sont loin d'être des modèles du genre en terme narratif. Avec « Beowulf » il transforme l'essai, puisque la technique enfin au service de l'histoire transcende son postulat de base et donne à voir une adaptation de la légende de Beowulf pleine de sang et de stupre ! On reste quand même assez loin de « La chair et le sang » de l'ami Verhoeven mais les intentions sont là puisque ces barbares ne pensent qu'à baiser et à se foutre sur la gueule et sont très disert en matière d'avances graveleuses ! C'est clair, c'est pas l'infâme purge de notre Lambert national et de son pote Russel Mulcahy, portant le même nom mais pas la même prestance.
Un film qui ouvre un champ des possibles pratiquement infini car nuls autres que Peter Jackson et James Cameron ont ouvertement clamé leur attachement à cette technique et que leurs prochaines réalisations en profiteraient. A en mouiller son caleçon de plaisir...
Mais revenons à notre sujet. Beowulf donc, guerrier scandinave qui rallie les terres du roi Rothgard (Hopkins) afin de débarrasser le royaume du démon Grendel. Précédé par une légende alors naissante, Beowulf apparaît dans toute son ambivalence. Fort en gueule, suffisant et mythomane, tout concourt à faire douter de la véracité des récits chantés à sa gloire.
Et il faut bien une confrontation d'anthologie entre Grendel et un Beowulf complètement nu pour mesurer son aptitude, son courage et son assurance. Zemeckis jusqu'alors réalisateur très sage se lâche dans les grandes largeurs.
Les attaques de Grendel sont terrifiantes de violence et Beowulf sans pitié. Il faut voir le guerrier répondre, à la bête demandant qui il est, toute une litanie de qualificatifs aussi évocateurs que « pourfendeur, tailladeur,etc.. » et terminer par un puissant « I – AM – BE – O - WULF !! » pour finalement lui arracher le bras coincé dans la porte. A faire se dresser les poils de plaisir.
De même, la bataille contre des monstres marins renvoie aux peintures de Frazetta et au souffle épique d'un « Lord of the ring » ou du jeu vidéo « God of war ». Un Beowulf bestial et déchaîné qui éviscère et coupe à tour de bras. Grandiose et exaltant.
Ambiance sombre, jeu de lumières, Zemeckis ne soigne pas seulement le réalisme de ses personnages, il n’oublie pas de rendre crédible et passionnante cette histoire en soignant la composition des cadres, parachevant le tout de mouvements de caméra de malades et de références visuelles multiples à tout un pan du cinéma de genre, héroïc-fantasy bien sûr mais aussi le genre horrifique (voir la vengeance de la mère de Grendel juste après la mort de celui-ci.).
Cependant, le film ne se résume pas qu'à ses instants de bravoure, aussi réussi et magistraux soient-ils. Il faut rendre justice au scénario écrit conjointement par Neil Gaiman (romancier et auteur de comics tels que le célébrissime Sandman, Miracle Man ou Les éternels) et Roger Avary (auteur du script de « Killing Zoé » et surtout « Pulp Fiction »). D'une grande subtilité autant qu'audacieux - fallait quand même oser sous-entendre les tendances incestueuses voire pédophiles de Rothgard et Beowulf ! - le scénario dresse le tableau d'une civilisation au bord du gouffre. Ragnarok (la fin du monde dans les légendes nordiques) étant figuré à la fois par la montée en puissance du christianisme et un dragon géant, fils improbable de l'union de notre « héros » et de la créature démoniaque génitrice de Grendel (sulfureuse Angelina Jolie).
Une filiation qui sert de fil narratif puisque elle obsède ces 2 rois maudits, incapable d'avoir une descendance autrement que pervertie. Une malédiction qui illustre le renoncement à des valeurs héroïques comme leur abandon à une gloire immédiatement accessible.
Ainsi, Rothgard et Beowulf, aux parcours étrangement similaires, portent-ils en eux les germes de leur propre destruction.
Mais là où le film se montre le plus intéressant et pertinent, c'est définitivement dans sa capacité à confronter Beowulf à sa propre légende. Une légende construite à la fois sur des récits largement exagérés (son combat contre des monstres marins voit leur nombre augmenter à chaque version)) et les cendres de ce qui faisait de Beowulf un noble guerrier, sa bravoure, sa loyauté et son code d'honneur. Une légende favorisée par une invincibilité prodiguée par les bons soins de la mère de Grendel. Ainsi, rongé par la culpabilité, prématurément vieilli par des luttes de territoires incessantes, Beowulf n'est plus que l'ombre de lui-même. A la fois prisonnier de cette terre d'accueil dont il est devenu le roi par « accident » et prisonnier d'une légende à entretenir et qui le contraint à rester en retrait lors des batailles.
Beowulf est un inadapté.
Ce n'est que la perspective de la destruction prochaine de son royaume qui le forcera à remettre des oripeaux devenus trop petits (sa compagne lui fera remarquer que son armure lui seyait mieux plus jeune). Figurant qu’il est devenu une légende « bigger than life ».
Un combat homérique contre un dragon vraiment impressionnant (son fils, faut-il le rappeler) qui au-delà d'une rédemption christique lui permettra d'embrasser véritablement sa légende et s'en montrer enfin digne. Retrouvant l'ardeur et l'abnégation qui en faisait ce combattant admirable, Beowulf parvient à terrasser le dragon non sans y perdre la vie. Un sacrifice en forme de constat d'échec. Pour avoir vécu à l'ombre d'une légende trop imposante, Beowulf aura été incapable d'aimer sa compagne comme elle le méritait, soit lui faire un enfant.
Alors oui, ce ne sont que personnages de synthèse aux attitudes et aux traits imparfaits. Des avatars parfois peu crédibles dans leur mouvements mais capables de générer une véritable empathie. Et c'est là la vraie révolution de ce film. Jamais on aurait cru capable Zemeckis de pareil exploit, susciter une peine immense pour un Beowulf aussi artificiel. Sérieux, voir Beowulf et son « fils » agonisant côte à côte sur une plage après un combat meurtrier, se scruter puis voir enfin Beowulf esquisser un geste empreint de compassion (d'humanité en d'autres termes) vers un fils se liquéfiant littéralement était à pleurer. Un moment aussi furtif que chargé en émotion. Un grand moment.
Je n’étais vraiment pas motivé pour aller voir un tel film, la surprise n'en est que meilleure. Un film dont les nombreuses qualités masquent sans peine les quelques errements techniques et narratifs, galvanisant et aussi respectueux du genre dans lequel il s'inscrit comme des spectateurs, est à saluer et à vanter.
C'est bien plus qu'une cinématique vidéoludique de 1h50 comme l'on prétendu certains frustrés.
Son nom est BE – O – WULF !!!!