Le cinéma français de genre alors en plein marasme tente de renaître. Pourtant une poignée de réalisateurs (Aja, Bustillo/Maury, Valette, Gans) ont acquis une certaine reconnaissance mais hors de nos frontières. Oeuvrant principalement dans le genre horrifique (« Haute tension », « A l’intérieur », « Maléfique », « Silent Hill ») qui n’a jamais eu les faveurs d’une intelligentsia et diaspora franco-française. Et si Guillaume Canet a trusté les récompenses pour son thriller « Ne le dis à personne », c’est bien plus grâce à l’addition de stars françaises utilisées en contre-emploi plutôt que par ses qualités de réalisation et de narration propres.
Une logique marketing que « Chrysallis » reprend à son compte afin de trouver une fenêtre d’exposition assez large. Porté par l’aura de Dupontel, le film de Julien Leclercq bénéficie d’une photo soignée et de mouvements de caméra inventifs mais le tout s’avère vide de sens, plombé par un scénario qui peine à assumer entièrement la note d’intention initiale, faire une variation du film « Les yeux sans visage » de Franju transposée dans un contexte science-fictionnel. Artistiquement brillant mais désespérément plat émotionnellement. Une curiosité à découvrir car le réalisateur est doué.
« Eden log » évolue quant à lui dans un univers aussi froid et orienté S.F d’anticipation que « Chrysallis » sorti un mois plus tôt. Sauf que « Eden log » s’appuie sur une vision plus pessimiste et primaire de l’homme quand « Chrysallis » dépeignait une société subordonnée aux progrès technologiques high-tech.
Là encore, le film bénéficie de l’aura d’un acteur connu, ici Clovis Cornillac, qui à l’instar de Dupontel, s’est impliqué dans ce projet au budget réduit par conviction et enthousiasme pour l’histoire à raconter.
Dans « Eden log », elle se résume à la quête d’identité de Tolbiac qui parcourt les différents niveaux des bas-fonds de ce futur indéterminé, pour remonter petit à petit à la surface et faire la lumière sur son identité comme sur ce qu’est ce nouvel Eden et ce qu’il implique.
Une fois de plus, la trame scénaristique est de moindre intérêt. Le scénario de Franck Vestiel (également à la réalisation) et de Pierre Bordage (célèbre romancier français oeuvrant dans la S.F ) bat en brèche des classiques de l’anticipation comme « Soleil vert » ou « L’Armée des douze singes ». Là n’est pas l’essentiel pour un film conceptuel et expérimental dépeignant un univers cohérent et immersif dans lequel on est d’emblée dans le vif du sujet puisque le référent du spectateur, Tolbiac, s’avère aussi paumé que lui dans ce monde souterrain. Une désorientation et une confusion majeures comme principal vecteur d’identification. Une implication qui reste fragile puisque subordonnée à un personnage s’exprimant peu ou par grognements, gagné par l’introspection et qui recouvrera in fine la mémoire.
Cependant, l’expérience mérite d’être vécue. D’une part, le monde souterrain ainsi créé est fascinant, d’autre part la réalisation est soignée et maîtrisée car le film parvient à en dire beaucoup avec très peu de dialogues.
Des influences assez bien digérées car si l’on pense inévitablement au « Dernier combat » de Besson, « L’Armée des 12 singes » donc, de Guilliam, l’expressionnisme allemand, où même « Alien » de Ridley Scott et « Predator » de Mc Tiernan (la séquence inaugurale où le perso de Cornillac se réveille couvert de boue, une conscience qui s’éveille d’abord par des râles de douleurs avant d’être bien vite gagné par une dualité homme/bête et où sa survie ne sera rendue possible que par un retour à un comportement bestial), elles ne parasitent jamais le métrage.
De même, s’il utilise des codes narratifs très marqués (le survival, la S.F), le film ne peut se réduire aux genres qu’il investit. Constamment à la lisière, c’est à la fois sa faiblesse comme sa plus grande force. Car s’il peine à entraîner le spectateur dans la logique interne du récit, le film est une remarquable expérience sensitive et sensorielle. Un trip halluciné renforcé par l’ambiance sonore créée par le duo Alex et Willie Cortes (baptisé Sepukku Paradigm), dont la musique et bruits rappellent l’univers post-industriel de Lynch, et des corps à corps rendus confus par une caméra portée.
L’intérêt n’est plus dans la lisibilité des scènes de combats entre Tolbiac et les créatures humanoïdes peuplant les niveaux inférieurs, mais bien dans le rendu du sentiment de confusion (quant à son état et sa quête) qui l’habite. Un procédé également à l’œuvre sur le génial « 28 semaines plus tard » de Juan Carlos Fresnadillo où la totale imprécision des images lors des attaques des zombies instillait un sentiment de peur panique assez bluffant.
Dans « Eden log », le but n’est évidemment pas de faire peur mais bien de générer un climat inquiétant et dépressif. Une ambiance admirablement servie par la tonalité monochromatique d’images de toutes beautés.
Certes, on peut regretter les explications finales assénées avec animation à l’appui (pour ceux qui auraient eu du mal à suivre) qui amoindrissent les ambitions affichées, mais le but est atteint.
Et parvenir, à l’heure actuelle, à fignoler un film de S.F français à l’univers décadent aussi marqué et marquant, et qui invite à une telle exploration des tréfonds de cette société futuriste relevait de la gageure.
Avec un budget réduit, Franck Vestiel signe un film humble, sincère et visuellement grandiose. Allez voir un tel film relève quelque part d’un certain militantisme. Distribué dans à peine 52 salles, on voit bien que le cinéma de genres français a bien du mal a sortir de l’ornière, et ce malgré le succès d’estime (« Nid de guêpes » de Siri) ou public (« Le pacte des loups » de Gans) de certaines prod.
D’autres films vont débarquer ces prochains jours : « Dante 01 » de Marc Caro (le 02/01/08), « Frontières » de Xavier Gens (le 23/01/2008), « Martyrs » de Pascal Laugier (en février ou mars 2008). Mais pour que ces vagues cycliques deviennent sinon une déferlante du moins plus régulière, il faut courir voir ces films.
Et ça commence par allez voir « Eden log ». Ce n’est pas un chef-d’œuvre ou un classique instantané mais vous pouvez être que l’univers ainsi dépeint fera date (et sûrement récupéré).
Alors entre la boursouflure « Hitman » (Gens étant exempt de tout reproche, n’est-ce pas messieurs les exécutifs de la Fox ?) et l’intriguant et envoûtant « Eden log », choisis ton camp camarade !!