L’année vient à peine de débuter et déjà, une adaptation de comics. Il est vrai que depuis les succès des franchises « X-Men » et « Spiderman », les films tirés de bd à succès se sont multipliés. Et pas toujours pour le meilleur (ghost rider, les 4 fantastiques, hulk…)
Entreprise d’autant plus risquée que « 30 jours de nuit » est basé sur un comic indépendant de Steve Niles et Ben Templesmith (lire édité ailleurs que chez Marvel ou DC) au succès critique et d’estime assez phénoménal mais finalement peu connu du grand public. Impossible donc de capitaliser sur la notoriété de l’œuvre. C’est finalement une chance pour le cinéphile, car afin d’élargir l’audience il faudra effectuer un véritable travail d’adaptation.
Si les films de zombies ont connu un certain pic de forme ces derniers temps, nos amis les vampires sont restés bien sagement dans l’ombre. Ce film est donc l’occasion de les sortir de leur léthargie et moderniser l’image de dandys romantiques qu’ils traînent. Autrement dit, apporter du sang neuf et reconsidérer ce mythe séculaire. Au-delà des réserves formulées à son encontre, « Underworld » a su donner un nouveau souffle et instaurer une nouvelle mythologie intrigante.
Or « 30 jours de nuit » faillit complètement dans sa tentative de livrer un nouveau fleuron du genre. Promesse non tenue mais était-ce bien l’intention du réalisateur David Slade ? Dans le genre film de siège horrifique, on a déjà vu mieux (« Prince des ténèbres » et « Ghosts of Mars » de l’ami Big John Carpenter). Non, l’intérêt du film, comme la vérité, est ailleurs.
Génèse contrariée.
Au départ, Steve Niles n’envisageait son concept de ville la plus au nord des Etats-Unis assiégée par une horde de vampires que comme pitch d’un film d’horreur. Les refus essuyés l’ont amené à repenser son histoire et l’adapter sous forme de scénario pour comics. Le monde à l’envers.
Publié par une branche de Dark Horse, IDW Publishing, « 30 days of night » se révèle un énorme succès pour un titre non commercial. Certes, l’idée de base est originale mais se sont définitivement les dessins de Templesmith qui rendent l’œuvre si spéciale, lui donnant une dimension fantasmagorique qui sied à merveille à l’intrigue. Un duo d’artistes est né, partageant dorénavant la paternité d’un tel hit. Il n’en fallait pas plus à Sam Raimi et Richard Tapert (fidèle ami et collaborateur depuis ses débuts) pour s’y intéresser et envisager une adaptation sur grand écran via leur société de production Ghost House Pictures. La boucle est bouclée.
Et après avoir financé du moyen (« the grudge » 1 et 2) comme du franchement mauvais (« Boogeyman » et « les messagers » des surestimés frères Pang), c’était l’occasion de redorer le blason et acquérir une certaine légitimité. Si Raimi et son compère ont été passablement inspirés, au moins laissent-ils toute latitude à leurs poulains pour donner corps à leur vision.
Et pour scénariser cette adaptation, est fait appel à Stuart Beattie (les 3 « pirates des Caraïbes », boouuhh !) et Brian Nelson (« Hard Candy », Hell yeah !). La réalisation étant confiée à David Slade, auteur du méconnu et dérangeant « Hard Candy » justement. Une première réalisation bluffante de maîtrise et qui questionne nos convictions les plus intimes sur la pédophilie de manière viscérale et saisissante. Un film qui prend aux tripes et entièrement voué à ses personnages et à leurs ressentiments plutôt que focalisé sur la résolution de l’intrigue (coupable ou pas coupable ?). Une réussite.
D’emblée se pose la question de savoir si Slade est l’homme de la situation. Pour livrer un pur film de genre certainement pas. Mais pour imposer une vision toute personnelle de cette histoire, sans problème.
La nuit leur appartient.
Barrow, petite bourgade de l’Alaska s’apprête à vivre une nuit perpétuelle 30 jours durant. Tandis que des familles se séparent momentanément, le shérif Eben (très bon Hartnett pour une fois) fait face à des incidents (portables brûlés, hélico saboté, chiens tués) laissant présager le pire.
Le pire, Eben est en train de le vivre quotidiennement puisqu’il est maintenant séparé de sa femme Stella. Les circonstances vont les contraindre à renouer des liens, pour survivre.
Survivre à l’attaque d’un clan de vampires mettant la ville à feu et bien sûr à sang. Un plan anodin à première vue s’avère pertinent avec le recul. Celui où l’adjoint du shérif modifie le panneau d’entrée de la ville, faisant passer la population à 152 âmes en quelques instants, alors, que les hostilités n’ont même pas débutées.
D’origine inconnue, ils sont précédés par un messager leur ayant préparé le terrain et désirant rejoindre leur rang. Un honneur qui lui sera refusé, comme Renfield dans le Dracula de Bram Stoker.
Assaillis de toute part, Eben, son frère, son ex et quelques autres vont trouver refuge dans le grenier d’une maison, attendant impatiemment que le jour revienne. Une attente rythmée par les conflits internes autant que par les tentatives des vampires pour les débusquer.
Du comics dont il est issu, le film ne garde que les deux personnages principaux, le shérif et Stella sa femme, l’idée de départ, quelques moments clés et les vampires, évidemment.
Autre point commun, dans les deux médiums la difficulté de rendre compte du temps qui s’écoule demeure. Dans la bd, on avait l’impression que tout se déroulait en une seule nuit, narration ramassée oblige (3 numéros de 25 pages ne se prêtent pas à la dilution). Dans le fim, les indications sous forme de cartons des jours écoulés (7 jours, 19 jours,etc…) ne sont guères plus efficaces mais couplées à la particularité du contexte ( nuit, neige, ville coupée du reste du monde) instillent une ambiance onirique plaisante. Un véritable cauchemar éveillé qui commence avec l’assaut des vampires. Attaque intervenant plus tôt que dans le comics et qui s’avère une excellente trahison. Aussi violente que rapide, elle permet en outre d’installer une menace sourde pour le reste du métrage.
D’abord présentés comme des ombres furtives, les vampires mènent leurs premières agressions de manière fugitive. Les victimes sont d’abord happées dans l’ombre puis rejettées presque instantanément salement défigurées. Réalisées de manière remarquable, laissant le spectateur comme les personnages dans l’expectative la plus totale. A quoi a t’on affaire, a quoi ressemble la menace ? Puis c’est la curée lorsque les suceurs de sang se montrent dans toute leur horreur, pénétrant dans les habitations et poursuivant les fuyards, les dévorant bestialement plus qu’ils ne pompent leur carotide. Une séquence là aussi particulièrement réussie, puisque Slade nous montre le massacre d’un point de vue aérien, utilisant une grue en un long travelling vertical, découvrant l’artère principale de la ville grouillant de vampires se jettant sur des proies tentant de riposter. Une séquence digne d’un western à la John Carpenter et qui rappelle une séquence similaire de « 28 semaines plus tard », lorsque les infectés courraient après les citadins de Londres. On le verra, ce n’est pas le seul point commun que les deux films entretiennent.
Bon alors quoi ? Je commence ce texte en annonçant que c’est un film d’horreur moyen et je fais ressortir les qualités de réalisation des premières séquences importantes.
Tout simplement parce que Slade va très vite mettre de côté une réalisation démonstrative pour une réalisation beaucoup plus significative et en adéquation avec le véritable thème et intérêt du film, la défense et la préservation de la communauté et donc des valeurs familiales.
Une nuit sans fin
Confrontés à cette menace inconnue, Eben et ses amis n’ont d’autres choix que fuir et se barricader. Pour survivre et riposter. Et apporter leur aide à d’autres rescapés. Comme dans tout bon western (de Sergio Léone serait-on tenter d’ajouter vu les nombreux gros plans sur des regards et le temps d’action dilaté) qui se respecte, tout se résumera au final en un duel à mort entre les deux leaders, Eben et Marlow le chef des vampires. Ce qui est figuré par un premier échange de regard permettant à chacun de jauger instantanément son adversaire. Des vampires plutôt bien sapés, comme des citadins issus d’une mégalopole hyperactive en fait. Opposition de style avec ces bouseux de l’Alaska. Et une interprétation intéressante de l’agressivité de la ville qui tente de dominer la campagne.
Look inhabituel donc, qui associé à ces visages blafards barbouillés de sang donne un contraste plutôt glauque. Quant en plus, ils s’expriment dans un dialecte mâtiné de roumain aux consonances gutturales et claquantes, leur représentation live surpasse les dessins, pourtant formidables d’étrangeté, de Templesmith. Hélas, ils sont rarement mis en valeur dans des corps à corps rendus confus, une fois encore, par la proximité d’une caméra portée. Autre point commun avec « 28 semaines plus tard », la panique générée par l’absence d’images nettes s’avère sensoriellement et sensitivement efficace mais dessert la lisibilité et la tension censée opérer.
Autre déception, Slade peine à rendre efficiente la topographie de la ville après avoir pourtant fort bien jalonné ses premières séquences des différents lieux d’action. N’est pas Mc TIernan qui veut. De toute manière, le réalisateur est plus intéressé par une conception de la famille similaire animant deux groupes pourtant antagonistes.
Eben le déclame assez régulièrement, l’important est de faire ce qu’il faut pour la préserver. Et c’est là que le film devient passionnant dans ces propositions de mise en scène.
Aidant un voisin caché sous une maison, Eben s’aperçoit soudain qu’il a été contaminé. Il réussit à l’immobiliser et le libére d’un coup de hache en pleine tête. Action que l’on ne verra jamais frontalement, Slade adoptant un point de vue dos à la victime. De même, lorsqu’un des amis révèle qu’il a été mordu lors de la confrontation avec une petite fille vampire (scène par ailleurs formidable dans le malaise généré), il demande à Eben de faire son office tel un bourreau. Une séquence magnifique, toute en pudeur, qui se termine par le shérif emmenant le condamné dans une pièce à l’écart. Là encore, on ne verra rien du supplice, on entendra seulement le bruit de la hache. A chaque fois, Slade impose une distance qui permet à ses deux personnages de rester digne jusqu’au bout. Une maigre récompense pour avoir lutté jusqu’au bout afin de sauver ceux qui pouvaient l’être. Ce sera totalement différent pour l’ami et adjoint de Eben, incapable de protéger sa famille, les tuant avant transformation. Lorsque lui-même sera infecté, il mourra d’un coup de hache bien sûr mais cette fois-ci cadré en gros plan et de face, dans une gerbe de sang. Un plan gore comme punition suprême pour sa lâcheté.
30 jours pendant
Préserver la dignité de la communauté, de la famille, même dans la mort. Une préoccupation que l’on retrouve au sein même de l’autre clan de la ville, les vampires. Contrairement au comic, ils sont présentés comme une meute, dans leur manière de se déplacer ou se nourrir. Renforçant d’autant plus les liens les unissant. Marlow est le chef qui veille à leur bien être, les conduisant là où ils pourront se nourrir. Et tout comme Eben, son souci est la survie.
Lorsque sa compagne se fait rôtir par les rayons ultraviolet d’une lampe brandie par Eben, causant des dégâts irrémédiables, Marlow a les mêmes gestes tendres envers sa congénère que Eben envers les siens, ce avant de lui donner la mort. Une exécution également filmée sans ostentation.
Ainsi, par le truchement d’un film de genre ultra codifié, David Slade explore une thématique plus profonde que la simple lutte pour la survie. Ce qui le lie inextricablement à « 28 semaines plus tard » de Juan Carlos Fresnadillo. Suite du film de Danny Boyle « 28 jours plus tard » (qui lui aussi était bien plus qu’un simple zombies flick), proposant de suivre la décomposition d’une famille confronté à la lâcheté répréhensible du père, préférant sacrifier sa femme pour sauver sa peau. Un acte fondateur qui reviendra le hanter et l’anéantir sous la forme de sa femme réapparue d’entre les morts. Cadres frénétiques lors des attaques, intrigue minimaliste et intérêt resserré sur un petit groupe de survivants, similarités de choix de mise en scène (insistance sur les regards, diversité des points de vue entre autres), en font d’intéressants films complémentaires.
La fin de « 30 jours de nuit », en résolvant le dilemme de Eben – sacrifier l’un, sa femme, pour sauver les autres ? - répond en creux à la séquence d’ouverture de « 28 semaines plus tard » et au choix cruel de Robert Carlyle.
Je n’en dévoilerai pas plus (d’ailleurs n’en ai-je pas trop dit précédemment) mais la confrontation finale crépusculaire laisse place à une conclusion se déroulant au lever du soleil, sans doute le plus beau que vous n’ayez jamais vu. Une fin qui surpasse en terme d’émotion celle de « Blade II », lorsque le diurnambule voit partir en cendres sa bien-aimée.
« 30 jours de nuit » n’est pas le film tant attendu comme remodelant et dynamitant le genre vampirique. Il reste tout de même respectueux et assez efficace et inventif. C’est concrètement dans une thématique liant l’intime à un contexte horrifique que le film atteint les sommets. Cela aurait pu être un chef-d’œuvre, il n’en demeure pas moins en l’état un excellent film.
Une triple réussite pour Ghost House Pictures, parvenant à enfin produire un bon film de genre tout en adaptant avec intelligence un comics. Surtout, cela aura permis au grand public de se familiariser au nom et à l’univers de David Slade.
Les aficionados des vampires et des films d’horreur en général seront sans doute déçus mais s’ils veulent bien être suffisamment réceptifs à ce que propose le film, ils seront comblés par un cinéaste qui sait aussi bien jouer sur les émotions.