Mort et enterré. Comment qualifier autrement le genre « vigilante flick » après un pitoyable « The Punisher » de Johnathan Heinsleigh. Une émasculation en règle qui faisait peine à voir. Rendez-vous compte, Franck Castle plus préoccupé par une volonté de socialisation que par sa vengeance.
Des « revenge movies » dont les plus impressionnants représentants récents sont le « Kill Bill » de Tarantino et surtout « Man on Fire » de Tony Scott.
Et le troisième film de James Wan, « Death sentence » se range clairement dans cette catégorie.
Après avoir lancé la vague des « torture flick » en 2004 avec le remarquable « Saw », Wan refusa d‘en réaliser les suites pour éviter de se voir cantonner dans la catégorie de réalisateur d’horreurs. Rien d’infâmant en soi, mais le bonhomme a suffisamment de talent pour refuser de se laisser enfermer.
Son deuxième long « Dead silence » aura connu une production plus que chaotique, qui ajoutée aux piètres résultats au box-office auront largement fait baisser sa côte. Pourtant, même si cet hommage à Mario Bava et plus largement à l’horreur gothique transalpine et britannique souffre d’un scénario un peu léger, la mise en scène travaillée et au cordeau de Wan fait de « Dead silence » un film aussi beau qu’envoûtant.
Peu épargné par les critiques, frustré de l’incompétence crasse des costards-cravate d’Hollywood, James Wan canalise sa colère et la libère de la plus belle manière qu’il soit avec l’éprouvant « Death sentence ».
Pertes et conséquences
« Death sentence »est donc l’ultime représentant d’un genre ultra codifié qui voit généralement un citoyen modèle subir un traumatisme personnel remettant en cause les valeurs auxquelles il croyait et l’obligeant à prendre les armes pour se faire justice.
Un genre qui aura plus particulièrement connu son âge d’or en Italie durant les années 70 ou « années de plomb » (les poliziotteschi). Des films indissociables du contexte politique et du climat insurrectionnel de l’époque. Au-delà d’un principe d’autodéfense envisagé comme seul moyen d’action, ces films étaient le reflet de ces années de confusion politique et idéologique que seules la rage et la colère étaient à même d’exorciser. Un contexte similaire aux états-unis durant la même période, la méfiance voire la défiance envers les institutions (watergate et viet-nam obligent) donnant des films aussi controversés que radicaux tels la série des Dirty Harry et celles des « Un justicier dans la ville » (« Death Wish ») avec le regretté Charles Bronson.
Des films qui prêtent évidemment le flanc à la critique, les bien-pensants les qualifiant d’emblée de réactionnaire.
Une étiquette réductrice dont a longtemps et injustement souffert Clint Eastwood à cause de son incarnation de l’inspecteur Harry Callahan. Des films qui sont pourtant moins une revendication idéologique nauséabonde que l’illustration de la déliquescence d’un tissu social et d’une société corrompue.
Les conditions politiques ont beau être totalement différentes, le genre commence à renaître de ses cendres. Ainsi, on a vu récemment le très surprenant « The brave one » (« A vif ») de Neil Jordan avec une Jodie Foster complètement métamorphosée en ange-vengeur et exterminateur. Un parcours à l’issue duquel sa vision et sa compréhension de son environnement extérieur seront irrémédiablement transformées.
Et dans nos sociétés contemporaines, apolitiques et soumises au pragmatisme comme seul horizon collectif, le renouveau d’un tel genre traduit dorénavant la fuite en avant d’individus confrontés à la perte des illusions envers un système déficient et incapable d’apaiser leurs peines
Une prise de conscience individuelle aussi violente que destructrice.
Famille, je vous aime
Nick Hume (Kevin Bacon impérial, comme d’hab’) est vice président d’une importante compagnie d’assurances, heureux mari et père de deux garçons, dont l’aîné est promis à une carrière de hockeyeur pro. Tout va donc pour le mieux. Jusqu’au soir où, alors qu’il fait le plein de sa voiture, Nick voit son fils prodigue se faire égorger sous ses yeux par un voyou, accomplissant par ce meurtre un rite initiatique qui lui ouvrira les portes d’un gang. Anéanti par cette perte, il va définitivement péter un câble lorsque la justice sera incapable de punir convenablement le coupable. Aux yeux de Hume, pas d’accord possible, c’est la prison à vie ou rien. Et quand il décide de se rétracter au dernier moment, c’est pour mieux suivre sa proie et se venger. Le début d’un engrenage fatal, pour lui et sa famille…
Premier changement notable pour Wan, ce n’est plus son compère Leigh Wannel (présent au générique en tant qu’interprète d’une petite frappe) qui signe le scénario. Brian Garfield adapte ici son propre roman « Death sentence » donc, séquelle d’un autre de ses romans, un certain « Death wish ». Mais si Joe Kersey (Bronson dans le film de M. Winner) avait une forte conscience sociale de son environnement, Nick Hume a lui une vision circonscrite à un cocon familial idyllique. Ce qui a l’écran se traduit par la présentation de cette famille sous forme d’un enchaînement d’extraits vidéos des meilleurs moments vécus et immortalisés (anniversaire, noël, récompense sportive…).
Une unité familiale artificielle qui, de prime abord, rend difficile une implication émotionnelle. Or, la famille Hume est conforme à cette introduction, voir le dîner où la dispute entre les deux frères reste assez soft et vite maîtrisée par un père attentif et compréhensif. Surtout, cette vidéo figure un passé idéalisé et ressassé comme si tous étaient déjà morts. Une entrée en matière pour le moins morbide, quand bien même les images nous montrent une famille nageant en plein bonheur.
D’un extrême, le film passera à un autre lorsque nous sera présenté une famille cette fois-ci dysfonctionnelle au possible, un père revendeur d’armes (John Goodman) et « employant » un gang auquel appartiennent ses deux fils homicides.
Un réalisateur au diapason
Se sont deux conceptions antagonistes de la famille qui s’affrontent, deux mondes en constante opposition. Si Nick Hume vit dans un univers sécurisant et aseptisé, celui du gang est crade et dangereux.
A son contact, Nick Hume verra une transformation autant physique que psychique opérer. De même que la réalisation se fera plus sèche et brutale.
Wan sait composer ses plans et livre des scènes d’action impressionnantes de violence et de lisibilité. Pas de caméra à l’épaule mais des séquences tournées à la steadycam qui, tout en permettant d’être au plus près des acteurs lors de leurs déplacements ou affrontements, donne une fluidité remarquable à l’ensemble. Comme quoi, il n’est pas besoin de bouger sa caméra dans tous les sens pour figurer la confusion et la perte de repères. A ce titre, la poursuite dans les rues de la ville est un petit chef-d’œuvre de tension et de désorientation, décuplés par les mouvements souples et circulaires de la steadycam.
Une réalisation qui deviendra beaucoup moins lyrique lorsque le vigilante Nick Hume part à l’assaut du repaire du gang, figurant sa nouvelle détermination.
« Death sentence » propose d’ailleurs deux films en un. La première partie est un revenge movie classique, le père de famille tentant d’enrayer le processus mortel engendré par son geste vengeur. Mais une fois qu’il aura failli à la protection de sa famille, une deuxième chance lui est offerte. Revenant d’entre les morts, il accomplit sa mutation finale pour devenir aussi enragé que ses adversaires. Teint blaffard, silhouette cadavérique, Nick Hume ou la mort en marche.
Une dernière partie dans le plus pur style comic-book, plans iconique et violence graphique à l’appui et où on a l’impression de voir à l’œuvre un punisher suicidaire. De toute manière, il n’a plus rien à perdre. D’ailleurs, il avait tout perdu avant même qu’il se lance dans cette vendetta.
Pour Nick Hume, la mort de son fils préféré signifie la mort de sa famille. Son petit frère déjà délaissé auparavant se trouve complètement livré à lui-même. Aucun soutien à attendre de la part de son père qui le laisse pleurer seul la mort de son frère ou l’engueule lorsqu’il le retrouve errant sur les lieux du meurtre. Même sort pour sa femme qu’il délaisse, réduite au rang de présence fantomatique. Une impression particulièrement prégnante lorsqu’un Nick Hume complètement paniqué rentre chez lui afin de fermer toutes les issues, la caméra constamment à ses trousses, occultant toute image de sa femme dont la présence ne sera trahie que par sa voix. Ne réapparaissant qu’au moment où la dernière porte aura été verrouillée. Une scène magistrale, utilisant cette absence comme point de tension paroxystique. Et qui préfigure la perte absolue à venir, le dernier ancrage dans la réalité et l’humanité.
Total western
« Death sentence » est un revenge movie mais peut être également qualifié de western.
La première fois que Nick pénètre sur le territoire du gang, cela coûtera la vie à son fils. Chaque nouvelle incursion le faisant basculer un peu plus dans la folie vengeresse. Histoire de vengeance donc, histoire de familles également mais aussi histoire de territoire à conquérir.
Une fois l’acquittement prononcé, le père meurtri suivra le meurtrier et l’affrontera sur son terrain. Le tuant par accident. Ensuite, se sera au tour du gang de venir en milieu urbain, sur le lieu de travail de Hume avant de pénétrer dans son intimité : sa maison. Pour en finir enfin et venger cet ultime massacre, Nick revêt ses nouveaux oripeaux et s’arme suffisamment avant de partir à leur recherche. Une confrontation finale sur leur territoire et donnant lieu à une scène d’une rare intensité dramatique. Et oui, même un dur peut pleurer.
Finalement, Nick rentre chez lui salement amoché, à l’article de la mort, vautré dans son canapé à regarder le montage vidéo du début. En allant au bout de lui-même, il est devenu un des leurs.
Un film éreintant, ne faisant aucune économie de sentiments et constamment habité par la rage de Wan qui livre ici son film le plus accompli. Et peut être le plus incompris puisque « Death sentence » s’est salement ramassé outre-atlantique.