Après quelques atermoiements, « Frontière(s) » le premier film de Xavier Gens est enfin sorti. Un accouchement non sans douleurs car le film aura subi une production plus que chaotique - Gens obligé de shooter en cachette les scènes les plus extrêmes, son producteur voulant un film PG-13 (interdit aux moins de 13) – une distribution différée – Europa Corp voulant capitaliser sur « Hitman » - et enfin un comité de censure (appelée chez nous C.S.A) qui impose une affiche absurde et enlaidie par les mentions que le film accumule les scènes de boucherie, etc. Tout est donc réuni pour faire de « Frontière(s) » un bide et un objet honni par la critique, les spectateurs et les soi-disant fans de film de genres. Et c’est ce qui est en train de se passer.
Sans doute l’attente suscitée par un film se positionnant d’emblée dans le genre horreur sans concession aura jouée en sa défaveur. A force, d’attendre sa sortie chacun se sera fait sa petite idée et imaginé les scènes les plus horribles suivant son degré de déviance. Et bien qu’imparfait, souffrant d’une histoire prétexte un rien minimaliste voire parfois simpliste, « Frontière(s) » est pourtant loin d’être le nanar ou le pétard mouillé tant décrié. Mieux, il devient indispensable de le défendre et le supporter en salles si l’on veut que les financiers consentent à donner quelques billes pour de futurs projets aussi risqués commercialement.
Xavier Gens a été assistant réalisateur de Ringo Lam sur « Risque maximum » mais s’est surtout fait remarquer par sa maîtrise de la narration et des cadres avec le court-métrage « Au petit matin » (avec Estelle Lefébure, déjà), « BTK – Born to Kast » et un épisode (le meilleur ?) de l’anthologie Sable Noir et intitulé « Fotographik ». Des programmes courts à la tension permanente et en crescendo qui se terminent bien souvent dans un bain de sang. Réalisateur sevré aux chef-d’œuvres des Hooper, Carpenter, Lustig, Mc Tiernan,etc et élevé voire éduqué par Mad Movies. En clair, un réalisateur qui a tout pour plaire.
Alors, qu’est-ce qui cloche ? Sûrement que le film dérange par son amour des situations les plus extrêmes en mettant en scènes ses figures les plus extrémistes (un Sarko-like puis une famile de nazis cannibales), pour en faire une expérience rare dans le paysage cinématographique actuel.
Le scénario écrit par lui-même est une réaction au passage du Front National au deuxième tour de la présidentielle de 2002, auquel s’est depuis rajouté le traumatisme de vivre en Sarkozie. Des émeutes qui servent de toile de fond et permettent de contextualiser l’intrigue. Et bien que la référence n’alimente autrement l’histoire qu’en l’encadrant, elle permet de mesurer le parcours des protagonistes. Des personnages assez crédibles et qui vont passer un sale quart d’heure.
Globalement, l’interprétation est à saluer. Les quelques réserves concernant Le Bihan dont le cabotinage est à la limite de décrédibiliser la brute épaisse qu’il joue et les dialogues assez pauvres qui n’aident pas vraiment Estelle Lefébure et les autres. Cette dernière est d’ailleurs dans ce film le portrait craché de Sheri Moon Zombie, la femme de notre métalleux préféré. On en vient donc au point névralgique, les références qui imprègnent tout le film.
En premier lieu, le « Massacre à la tronçonneuse » de Hooper puisque « Frontière(s) » en reprend la trame principale et ses moments clés (le repas de famille notamment) mais sans jamais virer au plagiat éhonté. Gens a l’intelligence de s’en démarquer et de ne pas en livrer une pâle copie aussi ostentatoire qu’inutile. Autre film imprégnant le métrage, « Psychose » de Hitchcock mais sans scène de douche. On peut s’amuser à dénombrer les autres emprunts (en vrac « The descent », « Hostel », « la mouche », « Die hard »… mais là n’est pas le but. La reconnaissance cinéphilique importe peu à Gens qui s’en sert surtout pour stimuler les cerveaux des spectateurs.
Un cinéma qui se rapproche d’un autre fan-réalisateur, Christophe Gans. Mais en plus viscéral, Gans peinant à créer un lien avec le spectateur autre qu’esthétique. Ses films sont très beaux et virtuoses mais souffrent d’un manque émotionnel certain.
« Frontière(s) » propose donc de suivre le calvaire initiatique de 4 jeunes des cités, plongés en plein cauchemar nazi au cœur même de la campagne française. Réalisation au cordeau, bien que souffrant parfois du surdécoupage des fusillades, et inventive, photographie léchée, construction des plans remarquable (on sait à chaque instant dans quel lieu se situe l’action, voir carrément de dessiner les plans de la ferme à la sortie de la salle !), Gens est un cinéaste émérite.
A peine si on peut déplorer des séquences de torture et d’action qui ont tendance à s’autonomiser, perturbant quelque peu le rythme.
Mais ce qui laisse pantois, ce sont bien le CSA et certaines critiques taxant le film de complaisance et de voyeurisme. Les rapports de force sont violents, mais jamais gratuit. Mieux, Gens utilise toujours la bonne distance pour filmer ces horreurs. Si les nazis se font découper ou sauter la tête dans des gros plans bien gores et craspec, au contraire les malheureuses victimes subissent les derniers outrages avec dignité, soit à chaque fois à l’abri des regards.
Et si le film se termine dans une rage libératrice, elle est loin d’être apaisante.
« Frontière(s) » est loin d’être le chef-d’œuvre définitif attendu et espéré, la faute à un script bancal et des sautes de rythme sans doute dues à la difficulté de passer d’un format court à un long métrage. Mais en l’état, il reste une formidable expérience éprouvante, un film sincère et humble, transgressif et avec de vraies propositions de mise en scène et que l’on aurait tort de snober. Xavier Gens est un mec à suivre et supporter et non à conspuer. Parce que des films comme ça, déjà que l’on en voit peu, on est pas près d’en revoir.
Alors, lorsque l’on est capable de s’enquiller des « Détour mortel I et II », « Feast », le remake de Nispel de « Massacre à la tronçonneuse » sans sourciller, que l’on estime « A l’intèrieur » sur-estimé et que l’on fait la fine bouche devant « Frontière(s) », il y a de quoi s’inquiéter….