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L'abomination de Manhattan : CLOVERFIELD

L'abomination de Manhattan : CLOVERFIELD

Posté le 09.02.2008 par houseofgeeks
Dire que « Cloverfield » était attendu au tournant est un euphémisme. Articulant sa promotion autour de l’absence d’images du monstre et son concept d’une narration ultra réaliste, le film se révèle au final beaucoup plus complexe. Riche de plusieurs niveaux de lecture et d’appréhension, le film se permet d’exorciser un traumatisme collectif tout en rendant un vibrant hommage à l’écrivain Howard Philip Lovecraft (L’appel de Cthulhu, l’abomination de Dunwich, les montagnes hallucinées,etc). Surtout, c'est un film qui ouvre des pistes de réflexion passionnantes sur le besoin irrépressible de fixer des images à vocation testamentaire.

Rarement marketing aura été aussi efficace que dans le cas de « Cloverfield ». Une promo virale qui s’impose en digne successeur du « Projet blair witch » qui avait défrayé la chronique en 1999. Il faut dire que J.J Abrahms est un maître dans l’art de faire monter la pression comme l’a si bien démontré la série « Lost ». D’ailleurs « Cloverfield » entretient un lien de parenté dans la mesure où le buzz est généré par une bande-annonce montrant une jungle cette fois-ci urbaine en proie au chaos et où se font entendre les cris des habitants paniqués. Par quoi, là encore le mystère demeure. Peut être est-ce la même créature vivant sur l’île maudite venu dévaster une autre fiction de son géniteur ? Toujours est-il que le petit monde des cinéphiles du net n’est plus agité que par les spéculations sur l’apparence du monstre. Ou comment détourner l’attention par l’absence d’images. Car savoir à quoi il ressemble, finalement importe peu. Ce monstre agissant en véritable Mc Guffin (élément accessoire autant qu’essentiel puisque moteur de l’intrigue) puisque l’intérêt du film réside bien dans son concept, vivre l’intimité d’une catastrophe.

La fin de l’innocence
Une proximité envisagée comme principal ressort dramatique puisque nous serons constamment accrochés aux basques d’un petit groupe de survivants. Et cela devient même l’enjeu principal puisque la retransmission vidéo débute par les images d’un jeune couple, Rob et Beth, apparemment heureux. Un bonheur très vite contrarié par la superposition des images de la fête de départ du même Rob pour le Japon, le couple étant maintenant séparé. Outre la survie, le but ultime de Rob sera bien évidemment de retrouver celle qu’il aime en dépit des multiples dangers. Et cette idée de montage où des images de leur bonheur passé viennent parasiter le reportage de l’apocalypse ambiante renforce leur quête désespérée d’un bonheur perdu. Un film exprimant parfaitement l’état d’esprit des américains au lendemain des attaques du 11 septembre 2001. « Cloverfield » agissant comme une thérapie cathartique en faisant revivre de l’intérieur la panique immédiate des malheureuses victimes. Une expérience viscérale déjà abordée mais périphériquement par le très bon « Vol 93 » de Paul Grenngrass quand le « World trade center » de Oliver Stone ratait la cible par une bondieuserie trop marquée et une identification rendue impossible par des acteurs reconnus (Nic Cage). Car la force du film de Matt Reeves réside dans ses personnages campés par d’illustres inconnus, procédé qui renforce le climat d’angoisse puisque tous sont menacés de disparition de l’écran. C’est surtout une façon de souligner que la star du film, c’est le film lui-même. Pas de vedettes, une bête qui joue à cache-cache au milieu des buildings, tout passera par la capacité du montage à provoquer toutes sortes d’émotions. Et si le côté amateur est renforcé par le format numérique et les décadrages incessants, les ellipses provoquées dans la fiction sont les signes ostensibles d’un montage maîtrisé afin de contrôler le rythme.



Une attente fébrile et récompensée
Coupons court tout de suite aux critiques mitigées et restant sur leur faim. « Cloverfield » répond parfaitement à nos attentes et se montre aussi éprouvant et tétanisant que possible. Comme son monstre, le film est tout simplement énorme. Le choix d’une caméra DV décuplant les sensations de peur et de désorientation.
Premier coup de maître, l’affiche du film. Les traces des remous laissées dans l’eau et les immeubles éventrés de la berge laissent à penser qu’une créature énorme est sortie des eaux et on pense tout de suite à une sorte de Godzilla. Deuxièmement, la statue de la liberté à la tête tranchée convoque irrémédiablement les dernières images pleines de désespoir du film de Franklin J. Schaffner « La planète des singes ». Et la bande-annonce montrant cette tête atterrir sur le macadam prolonge admirablement cette vision crépusculaire. Outre la forte charge symbolique, cette image d’une statue de la liberté décapitée agit comme un funeste présage à ce qui va suivre.
D’ailleurs, la bande-annonce commence par une introduction digne du « Projet blair witch » puisque nous présentant les images qui vont suivre comme tirées d’un caméscope retrouvé sur les lieux de ce qui était Central Park…
Une habile promo jouant sur la diffusion du moins d’images possible qui couplée à cette introduction liminaire finit d’exacerber le désir d’en voir plus.
Et une fois que la première explosion embrase le ciel, c’est parti pour une course frénétique d’abord pour la survie puis le sauvetage de la belle en détresse. Comme « La guerre des mondes » de Spielberg, la petite histoire rejoint la grande. Sauf qu’ici on abandonnera rapidement toute interaction avec le reste de la population, mis à part l’armée, pour se focaliser sur un groupe restreint à 4 personnes parties à la recherche de leur amie, sachant pertinemment qu’ils ont toutes les chances d’y rester. Le fait que l’introduction ne mentionne pas de survivant scelle un peu plus leur tragique destin.
Isolés, ils traversent un Manhattan en ruines pris entre les ripostes des soldats et les déplacements de la créature. Celle-ci bénéficiant d’apparitions morcelées, une tentacule, un « bras » ou un « pied » gigantesque, quand bien même il se montre d’une taille plutôt respectable. Comme le « Alien » en son temps, montrer le moins possible la créature favorise la tension, elle peut se dissimuler partout et nulle part à la fois. Et ici, malgré sa taille nous n’en aurons jamais une vue d’ensemble nette et précise, profitant des trous et ellipses créés par le montage vidéo.
Certains semblent d’ailleurs plutôt mécontent de ce traitement, le définissant comme roublard et reprocher au film d’être construit sur du vent. Au contraire, le fait que l’origine du monstre soit inconnue, que sa forme réelle soit indéfinissable renvoie à l’impossibilité de décrire l’innommable dans les écrits de H.P Lovecraft. En somme, le meilleur moyen de stimuler l’imagination.
Des reproches qui avaient été faits également au « Projet Blair witch » qui foutait une pétoche d’enfer grâce à la seule force de la suggestion et une image furtive de la menace en toute fin de métrage.

Un seul espoir : témoigner
En toute illogique, le caméraman s’obstine à filmer pendant ses moindres déplacements. Obéissant ainsi au nouvel instinct créé par les nouvelles technologies, témoigner en le filmant ou le prenant en photo du moindre évènement. Image saisissante que ces rescapés agglutinés téléphones portables en main en train d’immortaliser la tête de la statue de la Liberté gisant à terre. Une fois retrouvés leurs esprits voilà ce qu’ils font en premier. Désormais l’instinct de survie est supplanté par ce besoin de témoigner, de laisser une trace. Ce sera d’ailleurs le seul espoir pour nos deux tourtereaux en toute fin pour qu’ils survivent au moins dans la mémoire collective : déclamer son identité face caméra.
Filmer devient une obsession et le véritable sujet du film. Au-delà de revivre le traumatisme du 11 septembre et raconter la quête intime de ses personnages, plus qu’un survival urbain, le film est la traque de cette bête qui échappe à tout objectif, photo ou caméra. Le but ultime est d’arriver à imprimer son image sur pellicule. A chaque fois qu’il sera à proximité, le caméraman tentera d’en avoir des images suffisamment stables, pour savoir ce que c’est et comprendre, peut être. Les circonstances l’en empêcheront toujours (explosion, fuite, attaques d’espèces d’araignées géantes…) jusqu’à ce qu’ils soient évacués en hélicoptère. A l’abri et tandis que l’armée bombarde le monstre, il peut enfin faire la mise au point. Nous en aurons donc un aperçu plus complet malheureusement l’helico finira par se crasher. Un premier avertissement sans frais puisque les 3 héros s’extirpent des décombres. Seulement, une fois que Hud récupère la caméra et qu’il filme en gros plan et de face la créature arrivée sur les lieux (la même ?), il mourra dévoré. Ultime hommage à Lovecraft, car si ses protagonistes devenaient fous et mourraient d’avoir contempler l’indescriptible (Cthulu et consort), le même sort attend les personnages de « Cloverfield » qui parviennent à voir l’infilmable.

Le phénomène « Cloverfield » ouvre donc le bal d’une année qui sera marquée par des films tournés en caméra subjective puisqu’on attend le terrifiant « REC » du duo Balaguero et Plaza et le politique « Diary of the dead » de Romero. Chacun poursuivant un but propre mais tous avec la furieuse envie de proposer une vision ultra-réaliste d’évènements fantastiques à même d’immerger plus profondément encore le spectateur. Avec le développement des technologies liées à la vidéo, chacun peut être le réalisateur de sa vie grâce à son portable ou sa mini caméra DV. Des films qui, comme le « Vidéodrome » de Cronenberg en son temps, illustrent et confrontent les spectateurs à leur devenir image.




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