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No country for old men : l'apocalypse selon saint-Coen !

No country for old men : l'apocalypse selon saint-Coen !

Posté le 06.04.2008 par houseofgeeks
Depuis The big Lebowsky, les frères Cohen ont livrés des films en demi-teintes. A croire que la fainéantise de The Dude les avait contaminés. Un film réalisé par leurs soins sera toujours au-dessus de la moyenne mais après nous avoir habitués à tant d’excellence, leur cycle « comédies » (O’Brother, Intolérable cruauté, Ladykillers) nous laissait sur notre faim. Alors quand la nouvelle d’un retour à leurs sources d’inspiration fondatrices (Texas, polar et film noir) se fit entendre, les cinéphiles commençaient à trépigner d’espoir. Pas de promo ou de buzz retentissants, seulement la promesse de revoir un vrai bon film des frères Cohen. Et indépendamment des oscars glanés, No country for old men se pose clairement en candidat au titre de meilleur film de l’année, tout simplement. Surtout, il s’impose comme l’égal de ce que je considère comme leur chef d’œuvre absolu, Barton Fink, soit une œuvre aussi riche thématiquement qu’elle parle au cœur des spectateurs. Autrement dit, une bonne petite claque dans votre gueule.

Comme tout bon film des frères Cohen, No Country…est inclassable, aussi atypique que beau. Road-movie à deux à l’heure, film d’action contemplatif, polar sous sédatifs, film noir, western crépusculaire digne de bloody Sam (Peckinpah), il est tout cela et bien plus encore. Et si vous vous obstinez vraiment à ne concevoir le cinéma que par catégories bien définies, alors rangez le dans le compartiment chef-d’œuvre du 7 ème art.

Back to the bases
Adaptation d’un roman de Cormac McCarthy, No country for old men conte l’histoire de Llewelyn Moss (Josh Brolin), cow-boy sans le sou qui s’empare sur les lieux d’un règlement de comptes en plein désert texan, d’une valise remplie de fric. Seulement le tueur chargé de la récupérer, Anton Chigurh (immense Javier Bardem) se lance à ses trousses. Et au milieu des cadavres qui vont bien vite s’amonceler, le shérif local Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones impérial comme souvent), trône, complètement dépassé par les évènements. L’occasion pour lui de philosopher sur sa place dans ce monde qu’il ne reconnaît plus.

Tout commença pour les Cohen au Texas avec leur 1er film Blood simple, entre cagnard de plomb, motels, néons, grands espaces et un récit d’une truculente noirceur, et tout semble y finir. Lorgnant intensément vers cette œuvre séminale où les immenses paysages désertiques se font les vecteurs d’un climat oppressant et d’une menace sourde. Jouant de la même ironie mordante, No country… voit Josh Brolin s’enfoncer dans les emmerdes à mesure qu’il tente de tout arranger. Ce qui nous renvoie également à Fargo, dont No country… emprunte la lenteur et la difficulté des déplacements qui deviennent constitutifs du récit.
Un film qui peut se voir comme un hommage à Sergio Leone. Que ce soit l’insistance sur les regards, l’absence de musique qui renforce le moindre son comme ce crissement de pas sur le sol rocailleux, cette façon de jouer sur la temporalité en étirant les séquences, tout concourt à faire monter la tension, rendant les explosions de violence d’autant plus impressionnantes.
Une célébration de l’Amérique, de ces espaces arides et beaux à couper le souffle comme de ses mythes fondateurs (la liberté, la conquête, la frontière).

Jouant des ellipses à merveille (du massacre final nous n’en verrons que le résultat, le sang répandu et les cadavres), No country… tout entier s’appréhende et se raconte par bribes. Au spectateur d’essayer de combler les trous s’il en a l’envie. Une formidable invitation à l’imagination et à la réflexion.
De même nous ne saurons pas grand-chose de l’origine du tueur, de ses réelles motivations, tout juste voyons-nous son mode opératoire et qu’il est impitoyable. Il en va de même du passé de Llewelyn, nous n’en apprendrons que ce qu’en savent les autres personnages. Frustrant peut être, mais le film en est d’autant plus captivant.
Seventies versus eighties

L’action du film se situe à la frontière américano-mexicaine. Mais outre cette frontière géographique, No country… développe plusieurs régimes de narration à la lisière d’un autre. Tout comme la frontière entre les vivants et les morts est ténue et tient à la face d’une pièce. Celle lancée par le tueur qui joue la vie des autres sur un lancer. Et la porosité de cette frontière entre plusieurs états, physiques comme psychologiques, malmène et réarticule ce récit.
Un récit à la force tranquille qui prend son temps. Et en cette ère de caméra frénétique et de décadrages azimutés, ça repose. De ruptures de ton - l’humour noir et à froid des Cohen n’a jamais été aussi présent et prégnant – en digressions, le film se développe calmement en circonvolutions autour de son axe narratif principal.
Or donc, la chasse sanglante de ce psycopathe au pistolet à air comprimé sert de fil rouge. Une bonne partie du film du moins car il va s’en détourner pour s’intéresser au sheriff Bell qui suit tout cela d’assez loin. Peu à peu le film se recentre sur celui dont on entendait la voix-off en début de métrage. Et le massacre avorté à l’écran le figure remarquablement puisqu’on le découvre par les yeux de ce vieil homme au seuil de sa vie professionnelle et qui s’interroge sur son devenir et sa place. Un questionnement que la mæstria des Cohen illustre magistralement dans cette confrontation finalement différée entre le tueur et le sheriff. Présents sur le même lieu, le motel, mais toujours séparés. Par une porte, un placard, une cloison et bien plus encore par le montage. Une séquence qui ne les montre jamais dans le même plan puisque ceux-ci n’appartiennent tout bonnement pas au même monde et encore moins à la même époque. Ou plus prosaïquement au même espace-temps.
No country… S’interroge en creux sur la place d’un cinéma dit classique (centré sur les personnages, prenant le soin et le temps de construire ses plans) à l’ère contemporaine et du numérique. Et le choix de Tommy Lee Jones n’est pas du tout innocent. De la même génération que le grand Clint, son 3 enterrements est un digne successeur et prolongement à ce cinéma dénué d’effets tapageurs et branchouilles et qui s’évertue à raconter une histoire. Que le personnage de Jones questionne son avenir prend ainsi une toute autre dimension.
Et la mise en abyme ne s’arrête pas là.

Car No country…, dont l’action se situe en 1980, raconte finalement la mort du cinoche estampillé seventies, exécuté par celui de la génération suivante, les 80’s.
Javier Bardem interprète cet ange exterminateur qui liquide ainsi les dernières traces d’un cinéma vieillissant. D’origine inconnue, il apparaît à chaque fois comme surgi de nulle part. Sa nature tangible est carrément remise en cause lorsqu’une de ses futures victimes l’interroge s’il va mourir et celui-ci de lui répondre que oui, si il le voit.
Mieux, son inexpressivité, son allure renvoient directement au Terminator, icône emblématique des glorieuses eighties. Tout comme sa détermination, sa capacité à résister à tout dommage physique bien sûr. Et en lui offrant des plans signatures (rechercher dans le bottin l’adresse de sa proie, soigner une blessure à vif), les Cohen affirment un peu plus cette proposition.
Et alors qu’en fin de métrage il est percuté par une voiture, il achète la chemise du jeune garçon accouru l’aider, afin de s’en faire un bandage. Sur fond de coucher de soleil, celui-ci accepte l’argent. Un geste, un plan qui entérine la propagation du cynisme et de l’argent facile et donc signe définitivement l’arrêt de mort des seventies. Un fric qui aura donc commencé à tout gangrener par le biais de cette valise remplie de dollars et entraînant l’incapacité de nombreux protagonistes, et particulièrement Lleweyn Moss, à communiquer autrement qu’en proposant des billets.
Le film aurait très bien pu se terminer sur cette image de Chigurh s’éloignant vers un horizon rougeoyant. Mais les Cohen ont estimé qu’il y a encore de la place pour un cinéma sans doute considéré aujourd’hui comme suranné et concluent comme ils ont commencé, par la voix de Tommy Lee Jones.

Une fois encore, un film des frères Cohen qui peut s’apprécier à divers niveaux de lecture. Mais dont le principal atout est qu’il demeure un fantastique spectacle aussi intense que mélancolique.


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