Le 6 décembre 2006 sortait « Paprika », un film d'animation incroyable. Du bonheur pelliculé.Et incontestablement, un nouveau palier a été franchi en terme purement cinéphilique.
A ce niveau de réalisation on peut clairement parler de film. L'appellation "dessin-animé" ou même "manga" (terme qui d'ailleurs défini en fait les bande-dessinées japonaises !) ayant une connotation un chouïa péjorative auprès du grand public. Designs, fluidité de l'animation, richesse thématique et beauté des séquences, tout concourt à faire de ce film le parangon ultime du rêve éveillé ! En clair, c'est un chef-œuvre absolu sur l'enchevêtrement de différents niveaux de réalité.
Le réalisateur, Satoshi Kon, n'en est pas à son coup d'essai. Sa première incursion date de 1998 avec le japanime "Perfect Blue", variation toute personnelle sur le thème de la schizophrénie le tout pouvant être défini comme le digne rejeton d'un mix entre Hitchcock (pour la mise en scène et la femme comme objet de tous les désirs et obsessions) et de Dario Argento (pour l'utilisation des codes du "giallo" et l'interpénétration de niveaux de perception). C'est à dire que le film illustre une intrigue à suspense (avec meurtres et résolution à clés) aux meurtres violents mais parasitée par l'incursion dans le réel diégétique des rêves, ou plutôt phantasmes, de l'héroïne.
Et cette incursion du monde onirique se fera de plus en plus prégnante au fur et à mesure de sa filmographie (viennent ensuite "Millenium Actress" et "Tokyo Godfathers") pour culminer avec le présent opus (Paprika, donc pour ceux qui aurait perdu le fil) où cette fois-ci on assiste à un véritable feu d'artifice(s) mais surtout à l'invasion des rêves dans la réalité ! Au point de la remplacer ? Peut être...En tout cas la frontière est devenue tellement ténue que les personnages vont devoir redéfinir la notion de la réalité et apprendre à cohabiter avec leurs rêves (ou désirs, traumas, souvenirs, etc...).
Tentative de résumé : La DC-Mini est une machine, ressemblant à un serre-tête, inventée dans le but de pénétrer dans les rêves d'autrui afin, sinon de résoudre du moins d'expliquer les raisons des troubles dont souffre certains patients. Un but thérapeutique louable mais il est risqué de pénétrer le subconscient d'autrui. D'autant plus si la machine en question tombe entre de mauvaises mains... Evidemment, les 3 prototypes sont volés et des scientifiques ayant participé au projet vont voir leur inconscient parasité alors même qu'ils sont éveillés et en devenir fou. C'est la conceptrice de la DC-Mini qui va mener l'enquête dans le réel et le monde des rêves, grâce à son alter-égo onirique, la dénommée Paprika...
Parallèlement, se greffe une sous-intrigue avec ce personnage de flic essayant de comprendre, avec l'aide de Paprika, un rêve récurrent mélangeant une affaire d'homicide sur laquelle il bute et un trauma issu de adolescence.
Déjà, le ton est donné dès la première séquence qui voit ce flic pister un suspect au milieu d'un cirque. Quand soudain le prestidigitateur sur scène le désigne comme le coupable et le fait apparaître dans une cage au milieu de la scène. De là, il se voit toujours dans les gradins avant que la foule fonde sur lui, ces personnes ayant toutes le même visage : le sien ! Et encore, ce n'est que le début.
L'animation offre de multiples possibilités narratives et Satoshi Kon en profite un max. C'est absolument renversant de virtuosité. Un film qui pousse le spectateur dans ses derniers retranchements puisque le questionnant sans cesse sur la véracité des images qu'il voit : est-ce la réalité, un rêve, ou carrément les deux à la fois ? Où se trouve la frontière entre rêve et réalité ? En clair, une perte total de repères !
C'est vraiment une sacré expérience. En cela, ce film se rapproche des œuvres de David Lynch où les sensations et émotions éprouvées face à ses images importent plus que leur signification.
Ce qu'il y a également de fascinant dans Paprika c'est qu'il illustre la situation de nombre de japonais qui face à une forte pression sociale (travail ou vie privée) se réfugient dans le monde imaginaire qu'ils se sont crées. Et ce, soit de manière technologique (via les mondes virtuels de l'internet) soit de manière plus physique en se déconnectant de la réalité (isolement, perte de la raison...)
Il illustre également parfaitement un comportement plus général, commun à nous tous, induit par l'émergence d'une autre personnalité plus conformiste, plus séduisante....C'est à dire qu'on se cache derrière un "pseudo" pour chater, on se montre sous son meilleur jour en toutes circonstances, on fait ce que l'on attend de nous, etc. Et c'est le personnage de la scientifique qui est emblématique de ce comportement. Psychorigide dans la vie, sa personnalité dans le monde onirique, Paprika en occurrence, est son exact opposé : avenante, séduisante et libérée. Vivante quoi.
Mais c'est avec le personnage du flic que Satoshi Kon questionne son propre cinéma, ses films antérieurs. Le flic se destinait à une carrière de cinéaste avant de renoncer, causant la mort artistique et indirectement la mort physique de son meilleur ami. Ainsi, les doutes du réalisateur épousant ceux de son personnage. Une mise en abyme très intéressante et qui permet de conclure magnifiquement, le flic acceptant finalement de rentrer dans un cinéma programmant les précédents films de Kon ! Une très belle manière de dire que face à nos doutes, nos peurs et nos incertitudes sur la vie, l'ultime refuge apaisant reste encore notre capacité d'émerveillement, nos rêves, la projection de nos phantasmes sur un écran....
QUE VIVA CINEMA !!!